‹ Histoire de Braine et de ses environsChapitre 13 sur 63 · chapitre xii · texte numérisé non relu

chapitre xii

t'oiiril* tenu a Braine.

n 680, Chilpéric convoqua tous les évéques de son royaume, afin d'examiner une accusation portée par Leudaste contre Grégoire de Tours.

Leudaste, tils d'un vigneron de l'île de Rhé, fut employé, dans sa jeunesse, aux cuisines du roi; mais comme il avait les yeux chassieux, et que la fumée l'incommodait, il laissa le pilon et prit le pétrin. Quoique paraissant se plaire dans la boulangerie, il s'enfuit et quitta le service. On le ramena plusieurs fois, et, pour le punir, on lui coupa une oreille. Ne pouvant plus cacher cette marque d'infamie, il alla trouver Marcoviève,

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qui, comme lui, était de basse condition. Cette reine — car elle avait épousé Charibert - -l'accueillit avec bonté, et lui confia la garde de ses meilleurs chevaux. Par la suite, Leudaste sut gagner les bonnes grâces du roi Charibert, qui le nomma comte des étables, puis comte de Tours. Dans l'exercice de ses fonctions, cet homme ambitieux , arrogant et avare , se rendit ignoble par ses adullères, et s'enrichit de rapines et de la possession illégale d'immenses trésors. Sur ces entrefaites, Charibert mourut, et la Touraine échut en partage à Sigebert. Leudaste se rangea du côté de Cbilpéric, et quand ce roi envahit la ville de Tours, Grégoire en était déjà l'évèque. Leudaste lui fut recommandé par Chilpéric. Cet homme, qui paraissait humble, soumis et religieux, manifestait souvent à Grégoire la crainte que sa ville épiscopale ne retombât sous la puissance de Sigebert , ce qui arriva en effet. Mais, ce roi étant mort, Chilpéric rendit le comté à Leudaste, qui accusa faussement Grégoire d'avoir conseillé à Mérovée de lui enlever ses richesses pendant qu'il s'était tenu caché en Bretagne. Sa méchanceté ne se borna pas là : il s'adjoignit le prêtre Riculf , homme aussi cruel que lui , alla trouver Chilpéric à Soissons, et lui dit :

«Jusqu'ici, très-pieux roi, j'avais gardé ta ville de » Tours; maintenant que cette fonction m'est enlevée, » cherche un moyen de la garder; car sache que l'évèque » Grégoire a le dessein de la livrer au lils de Sigebert. »

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Aces mots, le roi répondit : «Cela n'est pas irai! c'est » parce que tu es destitué que tu inventes de pareils pro- » pos. » Mais Leudaste lui répondit avec une asssurance pleine d'effronterie : « L'évêque tient encore sur toi des » propos plus insolens; car il dit que la reine ta femme » est en liaison d'adultère avec l'évcque Bertrand. » 11 ajouta que si Platon, archidiacre de l'évêque, et Gai lien, son ami, étaient mis à la question, ils attesteraient par leurs déclarations que Grégoire avait ainsi accusé Frédégonde. Alors le roi, indigné de cet audacieux récit, frappa l'imposteur à coups de pieds et de poings, le lit charger de chaînes et conduire en prison. Or, cet homme prétendit tenir les faits qu'il venait d'avancer d'un témoin auriculaire, du sous-diacre Riculf, homme audacieux comme l'autre et facile à séduire. Leudaste devenant l'accusateur de ce clerc, fut relâché, et celui-ci, arrêté et enchaîné à son tour, débita mille faussetés contre Grégoire et les siens.

Cependant, les intrigues de Leudaste furent poussées si loin, que des soupçons parvinrent à germer dans l'esprit de Chilpéric. 11 lit arrêter les prêtres Riculf et Platon, ainsi que Gallieu, leur ami.

Au jour désigné pour le synode, le roi, sa famille et tous les évèques se rendirent à Braine. Les membres du concile reçurent l'ordre de se rendre dans la grande salle qui servait aux assemblées nationales. Les guerriers franks, les \;iss;iu\ et une grande partie des hahitans di*

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Brainc et des environs se pressaient en foule devant la porte du palais. Ce n'était pas seulement la curiosité de voir rassemblés tous les plus grands sa vans de la Gaule, qui avait réuni toute cette population, mais aussi le désir de témoigner à l'illustre accusé tout le respect, la sympathie et les bonnes disposions qu'elle avait à son égard.

Au milieu de la salle d'audience était une grande table entourée de bancs sur lesquels les évêqucs devaient prendre place. Un siège particulier était réservé pour le roi, qui vint bientôt s'y placer. A son arrivée dans la salle, Chilpéric avait une contenance moins assurée que d'habitude : cela provenait-il du scandale qui mettait en doute la vertu de sa femme? tremblait-il au moment de se trouver en face d'un adversaire tel que le vertueux évèque de Tours? En entrant, il salua tous les évêques, reçut leur bénédiction , et ouvrit le concile par une longue pièce de vers composée par Venantius Fortunatus, qui la lui avait adressée, ainsi qu'aux évêques. Après la lecture de celte œuvre littéraire, Bertrand, l'évèque de Bordeaux, impliqué lui-môme dans l'affaire, comme étant accusé de complicité des adultères de la reine, exposa les faits, et interpella Grégoire comme auteur de l'accusation. L'évèque de Tours lui répondit : «Je n'ai » jamais tenu de pareils propos, et si d'autres les ont cn- » tendus, pour moi, j'y suis entièrement étranger. » Le peuple, qui était à la porte de la salle du concile, faisait

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grand bruit, et disait en poussant des clameurs qui pénétraient jusque dans l'audience : « Pourquoi de telles » incriminations contre un prêtre de Dieu? comment le » roi poursuit-il une pareille affaire? Se peut-il qu'un » évêque ait tenu de semblables propos, même sur un » esclave? Hélas! mon Dieu, secourez votre servi- » tcur ! »

Après l'interpellation de Bertrand, la réponse de Grégoire de Tours et les cris d'opposition qui venaient de tous côtés, le roi se leva plein de calme, et dit d'une voix forte, afin que tout le monde l'en tendît : « Une accusation con- » tre la reine est un opprobre pour moi. Si vous pensez » que je doive produire des témoins à charge contre 4'é- » vêque, je les ai là; si , au contraire, vous croyez qu'une » enquête soit inutile, et qu'on doive s'en rapporter à la » bonne foi de l'évèque, manifestez, je vous prie, voire » opinion à cet égard; je suis disposé à me soumettre à » tout ce que vous déciderez. » Tout le monde admira la prudence et la modération de Chilpéric, et tous furent d'avis qu'on ne devait pas admettre le témoignage d'un inférieur contre son évêque. En effet, il n'y avait plus que le sous-diacre Riculf qui persistât dans son accusation; Platon et Gallien déclaraient qu'ils n'avaient rien à dire. Leudaste, profitant du désordre qui existait, s'éloigna du théâtre des débats. La preuve étant ainsi écartée, il fallut s'en tenir au serment de l'accusé. Chilpéric ne dil rien sur le fond du jugement, mais il lit «les ob«.

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jections sur la forme. Soit par caprice, soit par superstition, il voulut que Grégoire, pour se justifier, dît la messe à trois aulels différens, et qu'il jurâl à la tin de chaque messe n'avoir pas tenu les propos qu'on lui imputait. L'évêque de Tours ne consentit à le faire qu'en considération du roi ; car cela était tout-à-fait contraire aux canons de l'Eglise. Toute la maison du roi était aussi fortement émue de cette affaire. La reine Rigonthe, fdle de Frédégonde, compatissant aux peines de l'accusé, jeûna , ainsi que toutes les personnes attachées à son service, jusqu'à ce qu'un serviteur vint lui annoncer que l'évêque était reconnu innocent.

Les évêques quittèrent leurs places et accompagnèrent

l'accusé à la chapelle du palais de Braine, où les trois messes furent dites et les trois sermens prêtés.

De retour auprès du roi , qui avait déjà repris sa place dans la salle du concile, les évêques, par l'organe du président de l'assemblée, lui dirent : «L'évêque a accompli » tout ce qu'on voulait de lui; son innocence est recon- » nue : que faut-il faire alors, si ce n'est de te priver de » la sainte communion, ainsi que Bertrand, accusateur » d'un de ses frères?» Le roi, qui ne s'attendait pas à cette sentence, répondit d'un air confus : «Je n'ai répété » que ce qu'on m'a dit. » Le président du concile lui demanda quel était l'auteur de ces propos injurieux. Chilpéric, encore tout ému, lui dit : «C'est de Leudaste que » je les tiens.» A celte déclaration, l'ordre fut donné

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d'amener ce calomniateur pour être jugé; mais celui-ci, comme nous l'avons dit, avait pris la fuite. Alors tous les évêques résolurent que l'audacieux accusateur de leur collègue, le calomniateur d'une reine et l'auteur d'un tel scandale, fut excommunié et exclus de toutes les églises, pour s'être soustrait à leur jugement. Après que le président eut prononcé l'analhêmc selon les formules de l'Eglise, les membres du concile envoyèrent une circulaire aux évêques qui n'avaient pu assister à l'assemblée, et qui était signée de chacun des assistans. Puis on passa au jugement du clerc Riculf, accusé de faux témoignage par la justification de l'évêque Grégoire. 11 fut condamné à mort. Mais le généreux évêque de Tours sollicita sa grâce, qu'il obtint avec peine; cependant il ne put le soustraire aux tortures qu'on lui lit endurer, non comme supplice, mais comme interrogatoires. Ce fut avec regret que l'implacable Frédégonde ratifia cet acte de clémence. Mais elle fit sur ce malheureux l'expérience de ce qu'un homme peut souffrir sans mourir. De tous les vassaux de cette reine, c'était à qui serait le bourreau de ce misérable. On le laissa suspendu à un arbre, les pieds et les mains liés, depuis trois heures après midi jusqu'à neuf. A cette heure, on le détacha pour l'étendre sur une roue et le frapper avec des bâtons, des verges et des courroies. Ce n'étaient pas une ou deux personnes qui le frappaient, mais tous ceux qui pouvaient s'approcher de lui. Se voyant près de mourir, cet infortuné voulut mettre la

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vérité à jour, et divulgua alors le complot tramé en secret. Il déclara qu'en accusant Frédégonde d'adultère, ils avaient pour but de la faire chasser du trône avec ses deux fds, et, en cas de succès, Clovis, après le meurtre de ses frères, serait resté seul pour succéder au royaume de Chilpéric, son père ; Leudaste en aurait eu le gouvernement; le prêtre Platon, ami de Clovis, aurait obtenu l'épiscopat de Tours; et quant à lui, le sous-diacre Riculf, il aurait eu des droits à l'archidiaconat.

Après avoir fait ses adieux au roi, Grégoire ne voulut pas quitter Brainc sans avoir embrassé le bienheureux - Sauve, évêque d'Albi. Laissons parler Grégoire :

« Je me disposai à revenir chez moi; je ne voulus pas » partir sans avoir embrassé cet homme; je le cherchai » et le trouvai dans le vestibule de notre maison de » Braine. Alors je lui annonçai mon départ. Étant placés » à l'écart , et parlant de choses et d'autres : « Vois-tu sur » ce toit, me dit-il , ce que j'y aperçois moi-même? — Jo » n'y vois rien, répondis-je, que la toiture supérieure, » dernièrement construite par ordre du roi Chilpéric. — » Tu ne vois rien autre chose? — Non, rien autre chose. » » Pensant qu'il voulait plaisanter, j'ajoutai : « Si tu vois » quelque chose de plus, dis-moi ce que c'est. — Jo » vois, répliqua-t-il en poussant un profond soupir, le » glaive de la colère divine tiré et suspendu au dessus de » cette maison. »

En effet, la prédiction do l'évèque «l'AIbi so réalisa;.

HISTOIRE DE h HAINE.

car, vingt jours après, une grande maladie sévissait à Braine, et les deux (ils de Chilpéric, Clodobcrl et Dagobert, en moururent.

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