‹ Histoire de Braine et de ses environsChapitre 52 sur 63 · CHAPITRE XLV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLV

L'église Saint- Yved de Bralne et les tombes royales qu'elle renferme.

'ancienne église ou abbaye Sainl-Yved de Braine n'a certainement pas la célébrité qu'elle mérite. 11 est vrai qu'elle ne peut lutter ni en étendue, ni en élévation, avec les immenses cathédrales de Reims, d'Amiens ou de Beauvais ; mais avant que le marteau destructeur ne l'eût mutilée en en retranchant le portail, chef-d'œuvre d'architecture et de sculpture, la beauté de son plan, la sévérité de ses formes et l'harmonie de ses proportions, lui donnait au moins le droit d'être comptée parmi nos monumens religieux de second ordre. Ajoutons qu'indépen-

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damment de sa construction, dont certains détails en font un des types les mieux caractérisés du XIII e siècle, cette église est surtout remarquable par les tombes royales qu'elle renferme. L'église de Braine peut prétendre au même honneur que la basilique de Saint-Denis, consacrée à la sépulture de nos rois; elle en devint une sorte de succursale en donnant successivement la sépulture à dix membres de la lignée toy aie. Depuis Agnès de Baudi ment, épouse de Robert 1** de France, jusqu'à Robert IV, tous descendans de Louis-Ie-Gros et aïeux de Henri IV, on put compter dix tombes royales dans son enceinte, comme on pourra le voir d'après leurs épitaphes, que nous transcrivons plus loin. Les religieux bénédictins de la congrégation de Saint-Maur étaient à Saint-Denis les gardiens des tombes royales; les religieux Prémontrés l'étaient également de celles de l'église Saint-Yved de Braine.

Parlons d'abord de cet antique monument tel qu'il •existait avant la révolution; nous reviendrons ensuite sur sa fondation et sur les changemens dont il fut l'objet jusqu'à sa prétendue restauration, qui eut lieu en 4829.

Du haut des vieilles tours du château de la Folie, on voyait s'élever au dessus des toits de la ville de Braine un dôme magnifique surmonté d'une belle lanterne à jour de forme carrée, et couronné d'une balustrade également à jour, au milieu de laquelle s'élevail une très-

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haute flèche en forme de croix *. Aux augles du clocher, sur la base du dôme, s'élançaient quatre autres flèches plus légères, terminées aussi par une croix. Derrière ce clocher, on voyait, comme on le voit encore aujourd'hui, se prolonger un gracieux édifice où toutes les proportions d'une architecture simple et majestueuse sont observées. Ce vaste corps d'église, terminé par un chevet fortifié de nombreux arcs-bouians, est interrompu vers le milieu de sa longueur par deux bras ou transepts, surmontés à leur extrémité de deux tourelles aiguës. Ces deux bras, par leur forme, communiquent à tout ce corps d'église une apparence de souplesse et de grâce qui concourent à persuader que c'est là une de ces brillantes églises créées dans les siècles où le style ogival unissait l'élégance à la fermeté; mais bientôt les yeux , se portant de l'ensemble sur les détails, faisaient apercevoir une espèce d'entablement sur lequel on pouvait faire extérieurement le lourde l'église, et des ouvertures à ogives existant encore, et qui, par la régularité de leur forme, font admirer leur élégante décou- . pure.

Avant d'entrer dans l'intérieur de l'église, on remar-

• Le clocher de l'église Satat-Yved de Bralne eut plusieurs fois sa flèche renouvelée depuis sa fondalioo. Jacques Bachimont, abbé de Draine, en fit construire une qui fut terminée en 1501. Elle Tut renversée par la foudre le 17 avril 1626. Un vieux registre la nommait « un » ouvrage plein d'admirables artifices, et pour le moins aussi haute, par » dessus la tour, que te bâtiment d'icelle est élevé jusqu'à la tour.»

quait son magnifique porche, qui s'avançait en terrasse et abritait la porte de la nef sous son berceau de voûte, garni de figures allégoriques sculptées.

11 y a peu d'années encore, on pouvait admirer les peintures bien conservées de ce portail ; le rouge et le vert avaient particulièrement conservé un éclat extraordinaire. Les vêtemens du Christ et de la Vierge étaient complètement dorés; les anges et les chérubins portaient des tuniques garnies de galons dorés : leurs cheveux étaient également rehaussés d'or. 11 faut ajouter que la plupart de ces figures, en relief, étaient d'une exécution fine, gracieuse et élégante. Ce beau porche, dont les injures du tems et la main des hommes amenèrent l'entière destruction , était d'un effet imposant et préparait dignement à entrer dans le temple. En pénétrant dans l'église, un magnifique spectacle s'offrait aux regards. La largeur, la profondeur et l'élévation du vaisseau , sans être d'une dimension gigantesque, sont combinées avec une harmonie parfaite. Les voûtes et les arcades, d'un style ogival hardi et robuste, reposent sur des piliers de colonnes garnis de chapiteaux et d'archivoltes. La belle galerie à jour qui s'étend sur les collatéraux de la nef et du chœur, autour desquels règne un double rang de fenêtres symétriques et à ogives, était aussi d'un goût qu'on rencontre rarement. On remarquait, entre autres sculptures recherchées, une scène du Jugement dernier, doni la composition originale était

HISTOIRE DK BRAINE

d'une bonne exécution. Partout où le badigeon s'écaille, on trouve encore dans ce temple des restes de peintures primitives et quelques dépouilles de vieilles robes.

Cette église était éclairée par de superbes vitraux ornés de sujets pris de l'Ancien et du Nouveau Testament. Les vitraux du fond du sanctuaire représentaient le comte Robert II et son épouse consacrant la nouvelle église à la Vierge. Les vitraux des orgues représentaient le Jugement dernier. Les douze Apôtres et les quatorze vieillards de l'Apocalypse étaient figurés sur la rose du bras gauche. On remarquait, sur la rose de l'autre bras, un calendrier où étaient peints les signes célestes et les constellations, le triomphe des vertus sur les vices, et celui de la religion sur l'hérésie. Ces deux roses rayonnantes étaient un des plus beaux ornemens de cette église go* thique.

Suivant le Cartulaire de Braine et YIndex Cœnobiorum ord. Prœm., ces vitraux, d'un grand prix, avaient été offerts à la comtesse de Braine par la reine d'Angleterre, sa parente, et étaient l'œuvre d'un peintre sur verre normand*.

* Une grande partie de ces vitraux a été utilisée dans la restauration des fenêtres de la cathédrale de Soissons , et le bas-relief du Jugement dernier a été transporté de l'église Sainl-Yved au musée de Soissons. Il serait bien urgent que la ville de Braine revendiquât ces précieux objets d'art , dont son plus beau monument fut jadis doté par une main royale.

ET DK SES ENVIRONS

Nous ne chercherons pas à rendre l'impression que produisait sur l'âme la vue de cette magnifique église; c'était, avant sa barbare mutilation, un temple digne de la majesté de Dieu, et faisant l'objet du respect de ceux qui le contemplaient.

Demandons maintenant à l'histoire par qui et comment ce monument fut élevé.

Vers le commencement du XII* siècle, en 1190, André de Baudiroent, un des descendons de Robert, duc de Normandie, avait épousé Agnès de Braine, 011e de Tbibaudle-Grand, comte de Champagne, et par cette alliance était entré en possession de la ville et du comté de Braine ( Voy. chap. XVI). Peu satisfait de la conduite des clercs qui desservaient alors la collégiale du château de Braine, ce seigneur résolut de supprimer le chapitre. Mais après avoir consulté Goislein, évêquedeSoissons, il substitua aux chanoines séculiers des chanoines réguliers de l'ordre des Prémontrés. Après avoir comblé de bienfaits cette nouvelle communauté, André et Agnès, sa femme, songèrent à jeter les premiers fondemens d'une nouvelle église pour remplacer la collégiale du château , bâtie en bois, où étaient déposées les reliques de saint Yved et de saint Victrice, évéques de Rouen. Mais le comte et la comtesse de Braine, étant alors d'un âge fort avancé, se retirèrent chacun dans un cloître pour y terminer pieusement leurs jours, laissant à leurs descendans le soin de

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terminer la grande œuvre dont ils venaient de poser la première pierre.

Nous croyons devoir rappeler ici la marche suivie à cette époque lorsque l'on bâtissait des églises.

Avec le commencement du XI* siècle, les peuples virent arriver une nouvelle ère, et oublièrent bientôt le passé, qui n'avait été pour eux que misère et que ruine. Ainsi que le fait observer M. Guizot dans son Cours d'hittoire, t. H, c'est d'alors que datent les commencemens de la civilisation moderne, et comme la société, l'art, en se transformant, sortait de sa longue léthargie. Les premières églises, la plupart bâties en bois, étaient tombées en ruines ou devenues la proie des flammes. Mais, par un élan qui devint général , les rois, les nobles et les riches bourgeois rivalisèrent de zèle et de magnificence pour réparer ces désastres et doter les monastères, afin que les moines priassent pour leur salut. Non contens de la reconstruction des principales églises, ils embellirent aussi tous les monastères dédiés à différens saints, et jusqu'aux chapelles de villages.

On sait que pendant les guerres internationales , les invasions des Barbares, à la suite desquelles la société européenne s'est reconstituée, l'étude des sciences, des lettres et des ans s'était réfugiée dans les monastères. Non-seulement on cultivait dans ces saintes retraites la peinture, la sculpture, la gravure, etc., mais encore l'ar-

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chilccture. Fallait-il construire une église? c'était presque toujours un ecclésiastique qui en fournissait le plan, et des moines qui en exécutaient les travaux sous sa direction. En voyageant de couvent en couvent, les religieux réguliers exerçaient les uns sur les autres une influence réciproque; d'où il résulte que les couvens d'un môme ordre ont presque toujours mis le même style en vogue, et que l'art s'est à peu près modifié de la même manière. Il existait aussi hors des cloîtres des ouvriers laïcs qui travaillaient sous les ordres des moines. Ces hommes, qui venaient de la Lombardie, étaient formés à l'école italienne et faisaient partie d'une association de francsmaçons ou d'ouvriers qui, après avoir passé par les divers degrés d'apprentissage, étaient reçus maîtres et avaient droit d'exercer partout leur profession. Ces corporations, s'étant répandues en France, furent employées presque exclusivement, par les ordres religieux, à l'édification des églises, en dirigeant toutefois eux-mêmes le plan général des constructions. Les abbés et les prélats tenaient à honneur d'entrer dans la corporation des francs-maçons, ce qui ajoutait beaucoup à la considération de cette institution, dont tous les frères étaient liés paruncontratsolidaired'hospitalité. Partout où ilsétaient employés, ils étaient sous la surveillance d'un chef qui les divisait en groupes de dix hommes , dirigés par un maître maçon. Ils campaient ordinairement autour des édifices qu'ils élevaient; lorsqu'ils étaient terminés, les

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