LIVRE SECOND
qu'on appela le traité de Saint-Clair-sur-Epte , et et des con-
• r .^ 1 1 . • . • séquences
qui tut conclu en 91a , n est point parvenu jus- de cette qu'à nous. L'existence d'un acte de cette importance, qui intéressait trois peuples à -la -fois, et * de qu'on a invoqué pendant trois cents ans , ne pa- ^î[*J^Se"' raissait guère susceptible d'être révoquée en doute. C'est cependant ce que quelques écrivains bretons, plus zélés que judicieux, ont entrepris , mais ils n'ont fiiit que des efforts malheureux. De ce qu'on ne peut pas aujourd'hui produire un acte , nous ne sommes point en droit de conclure qu'il n'a jamais existé. Le traité de Saint- Clair se trouve prouvé très - suffisamment aux yeux de la critique, par les témoignages des historiens qui en rapportent les conditions , et par les &its qui constatent qu'il a reçu son exécution.
Commençons par rapporter ces témoignages , Autenw par les apprécier , et par en faire remarquer les ^^^^ différences. conditions.
Le plus ancien historien qui ait parlé de ce traité , est un contemporain , doyen de Saint- Quentin , nommé Dudon , auteur d'une histoire des Normands. Mais on repousse son témoignage, parce qu'il écrivait par ordre des ducs de Normandie , Richard I*' et Richard II , et que des critiques , dont l'opinion est d'un grand poids ,
5i54 histoihb de Bretagne.
le rangent au nombre des éerivains peu dignes de foi (i).
Parmi les chroniques du i o® siècle , nous avons à citer celle de Frodoard , qui porte que Charles céda aux Normands la Bretagne qu'ils avaient dévastée , et le territoire de Nantes. Suivant une chronique de Normandie, a Charles -► le -Simple ^ et Rou ( RoUon ) assemblèrent ensemble à Saint* der-sur^fEtte , et là fut faict accord que Rou ^uroit toute la terre depuis la rivière deEttejusques à la mer, oultre le mont Saint-Michiel. Volt le roy donner la terre de Flandres, mais Rou n'en ot cure , pour les palus dont trop y avoit. A dont lui fut ottroyé la seigneurie de Bretaigne qui mar* ehissoit à Northmandie et Bretaigne la petite a en franc alet (a). » On voit ici qu'il y eut une négo-
(i) Yodc^i le jugement que les savants auteurs du Recueil des. Historiens de France portent sur cet écrivain ( préface du Çojne ïo } : « Pudon pars^t propre à grossir le nombre 4e& écrivains (jue le génie romancier saisit au i o® sièç|e; aussi ai^rionsnous regardé comme superflu tout extrait de son histoire , sans qu'il était à propos de donner un échantillon tel quel d*un auteur contemporain. Dudon représente à chaque pas les Bretons camme ks sujets de Richard, duc de Nonnandie: c'est aux intéiressés à ex^miper à que) titre. »
(ï^) Recueil des Historiens de France, t. xi, p. 3a4.
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ciation ; que, d'abord, les po^essiona oédéi^s ^nx Normands ne devaient s'étendre ver^ le midi que jusqu'au mont Saint-Michel ; qu'on offrit à Rollon la Flandre , dont il ne voulut pas , et qu'on l'en dédommagea par la Bretagne , qu'il tint en franc*alleu. les circonstances dont ce récit est accompagné inspirent quelque confiance , parce qu'elles expliquent les faits.
Un autre auteur, qui est du u® siècle, nous fournit auBsi quelques détails. « Des envoyés , dit-il (i), di&autèrent les conditions de la pai:?^, qui , grâces à Dieu , fut rétablie. Rollon jura fidé^ lité au roi. Le roi donna à Rollon sa fille , avec la terre maritime depuis la rivière d'Epte, jus' qu'aux limites de la Bretagne , et , par-dessus le marché, en indemnité des frais de la guerre, toute la province de Bretagne , les deux prince» du pays , Alain et Béranger , prêtant serment à Rollon, »
Ces expressions sont positives, mais l'histo^
(i) Discurrentihus alternatim nuncns,pax,faoente Christo, stahiHUiriMitereos; RoUoneJSdelitatem régi saeramentis Jurante, (ic regejlfiam eufn terr4 maritimâ, 416 JSpté^Jfurnine usque ^ britannicos limites, douante, superaddita etiam ad sumptuum supplementa tota provincia Britannica, ipsius prooinciœ Berengario atque Alano sacramenta jurantibus Rolloni, ( Histoire de Guillaume La Pierre, ou Calcule, moine de Jumiége, liv. a, chap. 17 ; Recueil des Historiens de France, t. 8, p. 257.)
a56 HISTOIRE im BRETAGNE.
rien qui parle ainsi est Guillaume de Jumiéges , moine normand, qui, de son aveu, a pris pour guide la chronique de Dudon , et qui a dédié là sienne à Guillaume-le-Conquérant ; de sorte que sa véracité peut, à bon droit, être tenue pour suspecte. Je remarque même un anachronisme dans ce récit. Il y est dit qu'en conséquence du traité de Saint-Clair, Alain et Béranger, princes bretons , eurent à prêter serment au duc de Normandie: or, le traité est de l'an 91a; et Alain, comte de Vannes, était mort en 907. Mais, avec les auteurs des chroniques , il ne faut pas y regarder de si près sur la chronologie ; et quand celui-ci se serait trompé sur le nom du comte de Vannes , cette erreur ne prouverait pas absolument qu'il se fut trompé sur les conditions du traité.
Quelque peu de confiance que cet auteur puisse mériter, il est juste de Êdre remarquer que son témoignage est confirmé par quelques autres historiens. Guillaume de Malmesbury, qui écrivait dans le 1 2® siècle , dit que Charles donna aux Normands le comté de Bretagne, qui est une dépendance de la Normandie (i). Une autre chronique,
(i) Dédit idem Carolus Normannis Comitatiim et Britannicum quœ sunt appendentia Normanniœ. *
tivuE «TEGOND. a57
dont je ne connais pas l'auteur , porte qu'indépendajmment de ce que le roi avait déjà donné à Rollon , il lui céda toute la Bretagne , comme il rayait déjà possédée lui-même , afin de s'assurer par ce bénéfice de la fidélité de son vassal (i).
Une autre chronique , appelée la chronique de Tours, parce qu'elle est l'ouvrage d'un chanoine de cette ville, ne s'exprime pas moins positivement. Il est vrai qu'elle a été écrite plus de trois cents ans après l'événement, ce qui diminue le poids du témoignage; mais enfin on y lit que Charles donna toute la Bretagne en fief à Rollon , qui lui en fit hommage (a).
Le moine Albéric , à qui on attribue une chronique du I y siècle , se borne à dire que le roi de France céda à RoUoli la terre maritime , depuis l'Epte jusqu'aux frontières de la Bretagne (3), sans rien ajouter sur la* cession de cette province.
(i) Rex quoque adj'ecit donationi quant prias Rolloni donaverat totam Britanniam, sicut jamdudum possederaty ut per hoc heneficium efficeret illum fidelissimum vassallum* ( Fragment; d'une chronique imprimée par André Duchesne, t. 3, p. 334} et insérée dans le recueil des Historiens de France, t. 8, p. 3o2. )
(a) Dedù etiam ei infeudum totam Britanniam, de quitus idem Robertus ( Rollon ) régi homagium fecit. ( Recueil des Historiens de France, t. 9, p. 5o. )
(3) Ànno 912. Karolus rex cum magnatibus librato consilio
, a58 HISTOIRE 1>E BRETAGNE.
De toas les auteurs que nous venons de confronter, celui-ci est le seul qui ne parle pas de la cession de la Bretagne. Cette réticence n'est pas précisément une dénégation, et il est bien difficile de ne pas croire que ce royaume fiik comjM'is dans les libéralités que la faiblesse de Charles fit au chef des Normands.
La cession " jj^g |a j^ijp abandonua-t-il en entier, ou seule-
comprenait* '
eUe tonte meuteti partie PCctteouestion a été débattue entre
la Bretagne? * '■
les historiens modernes. Les uns ont cru que la cession n'avait été faite que successivement, et que dans le principe le chef des Normands n'avait reçu que la suzeraineté de la haute Bretagne (i). Les
ità/œdus iniit cum Bollone Normannoruni duce, ut Ule baptismum Chriiti susc^ret, etfiliam régis, Giseiam nomme, du-ceret, et cum ed terram maritimam ab Eptdfianùié msque kd limites JSnUmnicos ucciperet, qUam de rege sict^ de domimo suo cognosceret. ( Chrordcon Alberici, recueil des Historiens de France, t. 9, p. 63. )
(t) Quatre ans aptes la publication de l'Histoire de Bretagne de Dont Lobineau , parut un petit volume intitulé : Dissertation sur la mouponee de la Bretagne, par rapport au droit que les ducs de Normandie y prétendaient. L'auteur, Normand de naissance, s'appelait l'abbé des Tuileries. « Mon but, dit-il, est de montrer que RoUon, premier duc de Normandie, n'eut apparemment que la mouvance de la haute Bretagne, la basse élânt déjà enûre les maûis des Normands établis sur la Loire ; mais qu'il fut ensuite très-naturel à ses successeurs de la prétendre sur la Bretagne entière. »