LIVRE SECOND. aSg
autres, à la tête desquels se place Dom Lobineau( i ), soutiennent que Charles-le-Simple n'avait jamais cédé la mouvance de la Bretagne aux Normands ; que tout au plus il avait pu leur abandonner la partie de la Normandie qu'on appelle le Cotentin.
Une ancienne chronique, attribuée à un moine de Marmoutiers , se borne à dire que les Bretons furent assujettis par le roi à payer un tribut aux ducs de Normandie (2).
Dom Lobineau va plus loin. «Peut -être, ditil (3), la Bretagne fut «-elle seulement chargée de fournir des vivres aux conquérants, en attendant
Cet écrivain est remarquable par la candeur avec laquelle il discute les questions relatives à la mouvance. « Je ne suis pas eneore, ajoute~t-i! , si satisfait de mes réponses, quoique suffisantes pour mettre de notre o6té la victoire, que je ne désirasse fa^n de pouvoir voir eneore un peu plus clair dans l'origine de notre droit. »« Il est, dit-il ailleurs, très^lifficile de supposer, avec Dudon, que la Bretagne ait été donnée à Roi- Ion, dès le traité de Saint-Clair. Il s*e$t certainement trompé sur la cession de la Normaiîdie, qu'il a cru avoir été faite tout d'un coup, quoiqu'elle ait été seulement faite à trois fois. iiiifin, onze ans après le traité de Saint-Clair, Charles-le- Sinqple n'accorda à Rollon que la haute Bretagne. » (i) Histoire de Bretagne, Preuves, t. a, p. 78. (a) Britanni quoque eisdem Normannis jussu régis et ducis, tributarii/acti suni, ( Ex Gestis consuliaH Andegapensium, recueil des Historiens de France, t. 9, p. 3o. ) (3) Histoire de Bretagne, t. a, p. 79.
a6o HISTOIRE DE BRETAGNE.
que la Normandie , dans laquelle ils s'établissent , fut cultivée. »
Ce paradoxe» a été victorieusement réfuté par l'allé de Vertot (i)..Iie raisonnement du savant bénédictin se réduit à ceci : quand les anciennes chroniques disent que le roi de France donna aux Normands ia terre des Bretons^ il feut entendre par ces mots le Cotentin , que les Bretons possédaient depuis la donation que Charles-le-Chauve en avait Êdte à leur roi Sàlomon III. Les Normands ne possédaient donc pas encore le Cotentin ; ils ne possédaient ni Bayeux ni Coutances , qui ne leur furent cédés qu'en 924. Il ne pouvait donc être question de leur céder la Bretagne, qui est située bien au-delà de ces territoires : or, si la Bretagne n'a pu leur être donnée , les ducs de Normandie n'en étaient pas les suzerains , et il ne peut y avoir eu lieu de leur en faire hommage. On voit que ce raisonnement est fondé sur une pétition de principe.
Parmi une foule d'autorités que l'adversaire de Dom Lobineau lui oppose , la plus concluante est celle des faits : or, les faits établissent que, pendant trois cents ans , les ducs ou comtes de Bre-
(i) Traité de la mouvance de la Bretagne, p. ii5 et suiv., et Histoire critique de l'établissement des Bretons dans les Gaules, liv. 3 et 5.
lilVRE IIEGOND. 261
tagne , qui auparavant relevaient immédiatement de la couronne de France , ont fait hommage aux ducs de Normandie (i), et ont cessé de le faire
(i) « Il n'y a qu'à remonter sommairement depuis le dernier duc de Normandie jusqu'au premier. Artur, duc ou comte de Breta^e, rendit hommage à Jean-Sans-Terre, le dernier duc de Normandie. Richard, qui l'avait précédé, reçut la confirmation de la même seigneurie sur la Bretagne, de Philippe-Auguste. Geoffroi avait fait hommage, auparavant, à H«iri-le- Jeune. Henri II ou le Vieil , son père , comptait les Bretons au nombre de ses sujets , et s'en servait en cette qualité dans ses armées. Alain Fergent , comte de Bretagne , avait rendu hommage à Henri I®'*, fils de Guillaume-le-Bâtard. Guillaume, à qui le duc de Bretagne disputait la Normandie, copame sorti, par les femmes, de Richard I®', ne laissa pas de venir sur les frontières de la Bretagne demander l'hommage à son rival; et le pape, malgré leurs prétentions réciproques, ne laissa pas d'exhorter ce prince à envoyer ses commissaires en Bretagne, pour être présents à l'instruction du procès d'un évécjue: ce qu'il n'aurait pas eu le droit de faire, s'il n'avait été reconnu pour le seigneur de la province. Alain HI, comte de Bretagne , rendit hommage à Robert, père de Guillaume. Les Bretons servaient dans Tarmée de Richard H, et ce prince, dit l'historien, les avait convoqués avec les Normands dans la guerre qu'il fit au comte de Chartres. Ces Bretons avaient fait hommage auparavant à Richard I®', du vivant, même de son père , et ils renouvelèrent les serments de fidélité, après qu'il lui «ut succédé. Guillaume, père de Richard et fils de Rollon, fut également reconnu pour le seigneur des Bretons et des Normands. On peut voir, par cette récapitulation, qu'il n'y a eu aucun duc de Normandie qui n'ait exercé
26a HISTOIRE DE BRETAGNE.
aux rois de France; et que, de leur côté, les successeurs de Rollon ont fait hommage aux successeurs de Gharles-le-Smple , tant pour la Bretagne que pour la Normandie. La démonstration est complète, et la concession de la mouvance demeure incontestable.
Seulement il est demeuré incertain si , dans l'origine , la cession Ésdte par Charles-le-Simple comprenait tout le pays que Ton désigne aujourd'hui par le nom de Bretagne , ou seulement la partie qui est hmitrophe de la Normandie. Cette dernière opinion a eu beaucoup de partisans. Mais il est possible que cette première donation se soit accrue par des confirmations successives, et cette La cession opiuion est même probable. Ces confirmations
confirmée * *■
par sont un mit constant , dont l'histoire n'a pas man-
plnâenn .
rois que de faire mention à diverses époques.
uc France»
Frodoard (i) rapporte que le roi Raoul, successeur de Charles-le-Simple, donna la terre des Bretons à Guillaume-Longue-Épée , fils de Rollon. Là-dessus les historiens bretons se sont empressés de conclure que, puisque Raoul donna cette
son empire sur la Bretagne , si on en excepte le seul Richard m, dontlliistoire ne nous a rien appris. » ( Vertot, Histoire critique de l'établissement des Bretons dans les Gaules, liv. 5. )
(i) Chronique de Frodoard , an 983 ; recueil des Historiens de France, t. 8, p. 188.