LIVRE TROISIÈME
le temps qui lui manqua, car Robert était mort le 2 juillet io35, et lui-même survécut à son parent jusqu'au i®^ octobre io4o. On convient assez généralement qu'il périt empoisonné ; mais conclure de ce qu'on lui ôta la vie par un crime , qu'il était coupable , il y a dans cette manière de raisonner une légèreté peu digne de l'impartialité de l'histoirô : c'est supposer l'équité des empoisonneurs; et pour les absoudre d'un crime réel, en admettre un autre qui n'est pas prouvé.
Lorsque Alain mourut, en io4o, Conan II, son 1040. fils, n'avait encore que trois mois. Le comte Eudon, conan 11 ,
duc de
oncle paternel de l'enfant, s'empara de la tutelle , Bretagne. qu'il exerça pendant quinze ans , non sans de vives contestations. On finit par lui enlever son pupille, qui, aussitôt qu'il se vit majeur, lui déclara la guerre (i). Hoel, comte de Nantes et de Cor- 1057.
(i) Alano autem ab hac luce suhlato, anno Domini MXL, reliquit regnum stium filio suo Conano trimestri, Eudo frater ejus in continenti detinuit Redonis in custodia sud dictumConanum nepotem suum tune parvuiumy et regimen ducatûs in se 4i$sumpsity ac se ducem nominavity in prœjudicio atque damno nonmodico Çonani nepotissui, qui de Jure, ratione successionis Alani ducis pHtris sui, debehat in ducatû citiàs ascendere quàm dictus Eudo. Sed idem Eudo, vir callidus, subtilis et in armis benè doctus , mediantibus quampluribus muneribus et donarOs, promissionibus atque duicibus verbis, habuit super hoc consensum sanioris partis Britonum ; et per aliquot dies
nouailk , vint appuyer Fusurpation du tuteur ambitieux, qui déjà se faisait appeler duc, et ùâsait firapper de la monnaie à son nom. Les seigneurs bretons prirent parti pour l'un ou pour l'autre; et cette guerre, allumée en 1057, ne se tenoina qu'en 1062. Eudon bit fait prisonnier dès la première campagne ; mais un bâtard , qu'il avait, soutint avec opiniâtreté les droits de son père pendant cinq ans, jusqu'à ce qu'enfin ils furent tous obligés de mettre bas les armes et de reconnaître l'héritier légitime.
lies mécontents , dont les espérances avaient été trompées par cette guenne , suscitèrent à Gooan un autre ennemi. Guillaume-le*Bâtard, duc de Normandie , fit des dispositions pour venir attaquer le fils de son tuteur. Celui«-ci arma une flotte de trois mille barques ( i ) , pour faire irruption par l'embouchure de la Seine , et envoya un cartel à Guillaume, qu'il accusait formellement d'avoir
regnauit in Britanniam tamquam dux etfecit monetam argenteam. In hoc facto illi qui tenuerunt partem suam per eupiditatem fuerunt valdè decepti, stulti, et malè ansati.,,, Britones enim postmodùm retraxerunt Conanum à ciistodiâ Eudonis patruisuiet ipsum in ducem erexerunt. Quo facto idem Conanus persécutas est Eudonem patruum suum et ipsum in I bello captum depicitet cepit, ( Chronique de Sadnt-Briewx ; re-
cueil des Historiens de France , t. xii , p. 565. )
(i) Dom Lobineau, Histoire de Bretagne, 1. 1, p. 97.
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fait empoisonner Alain. «J'apprends, lui disait-il, que vous ¥Ous disposez à passer la mer pour £siire la conquête du royaume d'Angleterre : je m'en réjouis; mais je vous prie de me rendre la Normanlie. Lorsque le duc de Normandie , Robert , que >tts feignez de croire votre père , partit pour Jé- ^salem , il confia tout son héritage à Alain , mon ire et son cousin. Mais vous, avec l'aide de vos iplices, vous terminâtes les jours de mon père »ar le poison ; vous envahîtes la terre qui m'aptenait, et que je ne pouvais défendre à cause le la faiblesse de mon âge ; et vous l'avez retenue jusqu'à présent. Aujourd'hui , ou vous me rendrez [la Normandie qui m'appartient , ou j'irai vous porter la guerre avec toutes mes forces (i). »
C'était alors la coutume des princes de s'envoyer des cartels, qui toujours demeuraient sans résultat. Henri I®', roi de France , avait, quelques années auparavant, fait défier l'empereur.
Les prétentions du duc de Bretagne sur la Normandie étaient fondées sur ce qu'il était arrièrepelk-fils de Richard-Sans-Peur, dont son grandpère Geofïroi avait épousé la fille. Mais il n'y avait point encore d'exemple que les femmes eussent
(i) Histoire de Guillaume de Jumiége, liv. 7, cliap. 33; recueil des Historiens de France , t. xi , p. 5o.
3oO HISTOIRE DE BRETAGNE.
transmis cette couronne (i); et d'ailleurs, Guillaume , fils du dernier duc Robert , avait été mis en possession du duché de Normandie , de l'aveu même du père de Gonan.
Ainsi, tandis qu'on lui disputait ses propres états, le duc de Bretagne prétendait se mettre en possession de ceux de son voisin. C'était une entreprise audacieuse; mais, comme Guillaume, prince non moins entreprenant, se préparait dans ce temps -là à faire la conquête de l'Angleterre, il n'était pas présumable qu'il voulût avoir une guerre sérieuse sur le continent.
On peut s'étonner de cette flotte de trois mille barques, avec laquelle le duc Gonan se proposait de pénétrer en, Normandie par l'embouchure de la Seine. Il y a souvent dans l'histoire des faits qu'il est difficile de concilier. Nous avons vu que , du temps de Gharlemagne , le commerce maritime des Bretons s'étendait jusque dans la Méditerranée ; un demi-siècle plus tard , leur roi Salomon III est obligé, pour faire la guerre', d'acheter douze vaisseaux aux Normands; et cent ans après, voilà
(i) Cela arriva un siècle plus tard, en 1 135, lorsque Etienne de Blois succéda à Henri I®*", son oncle maternel , non-seulement pour le duché de Normandie, mais encore pour le royaume d'Angleterre.