LIVRE TROISIÈME
nous expliquent pas la présence ; c'étaient Guillaume Des Roches , sénéchal d'Anjou , qui avait montré un dévouement si sincère au jeune Artur dans sa première guerre contre Jean, et Émery, vicomte de Thouars, frère du mari de la duchesse Constance. Ces troupes se trouvèrent devant Mirebeau, et Jean y eut investi son neveu avant qu'on eût eu seulement avis de son départ de la Normandie. Le petit-fils assiégeait son aïeule, et l'oncle assiégeait le neveu.
Il s'agissait de pénétrer dans la ville. Guillaume Des Roches se chargea d'y enlever le prince breton et tous ses compagnons, si le roi voulait promettre de les traiter honorablement et de les renvoyer tous sans rançon. Jean n'hésita pas à en faire le serment. Guillaume, qui avait apparemment quelque intelligence dans la place , y pénétra pendant la nuit du 3i juillet au i^^ août, et surprit Artur dans son lit, ainsi que la plupart des seigneurs de son parti. Le roi , dès qu'il les eut en sa puissance, oublia sa promesse , et les fit resserrer dans des prisons où vingt-deux moururent de faim. Des Roches et Gui de Thouars, indignés, s'enfiiirent de son camp et allèrent offrir leur épée à Philippe.
Pour Artur , il fut conduit dans le château de Anur
assassine
Falaise. Là on employa tous les moyens de per- par Jean-
j . 19 » j ' sans-Terre.
suasion et de contrainte pour 1 amener a se de-
4l2 HISTOIRE DE BRETAGNE.
sister de ses droits. Irrité de sa résistance , Jean , s'il faut en croire un historien anglais contemporain de ces événements (i), écouta d'infâmes conseillers, qui lui suggérèrent de se débarrasser de son dompétitenr , et de £sdre perdre tout espoir siWL partisans d'Artur , en le privant de la vue et des organes de la génération. Des bourreaux furent envoyés dans la prison : ils trouvèrent Artur les fers aux pieds. Les larmes et les efforts
(i) Cémentes auXem régis consiUarii quàd mttUas strages et seditiones facerent Britones pro Arturo domino suo, et quàdnuUafirmapacis concordia posset fieri Arturo superstite, suggesserunt régi quatinàs prœciperet ut nobilis adolescens ocuHs et genitalibus priuaretur, et sic deinceps ad principan-
dum inutilù redderetur, Exaçerbattts itaque indefessd coih
gressione adffersariorum et minis eorum, et impraperiis lacessàus prœcepit tandem in ira et jurore tribus suis servientibus quatinàs ad Falesiam quantociiis pergerent atque hoc opus detestabile perpetrarent. Duo vero ex servientibus tam execrabile opus in tam nobili adolescente committere détestantes à curid domini régis diffugerunt. Tertius i>erd ad castelbun pervenit in quo puer regius à Domino Huberto de Burch , régis camerario, diUgenter custodiebatur , triplices annûlos circà pedes habens, Càmque mandatum domini régis Huberto detulisset, exortus est fietus etplanctus nimius inter milites qui custodiebant illum utpotè nimid miseratione super nobili adolescente permoti, Arturus autem diram auunculi sui sententiam super se datam cognoscens, atque de salute proprid omnino diffidens , totus efftuxit in lacrymas et in lamentabiles queri-
lilYRE TROISIÈME. 4^3
de cet adolescent, la commisération de ses gardes, la probité de Hubert de Burch, commandant du château, le sauvèrent.pour cette fois; mais ce ne fut pas pour long«-temps. Le prisonnier fut bientôt transféré à Rouen , dans une tour que baignait la Seine.
Une nuit, le 3 avril i2o3, réveillé en sursaut, ^^oi. et invité à descendre au pied de la tour, Artur y trouva un bateau dans lequel étaient déjà placés Jean-sans-Tejrre et Pierre de Maulac , son écuyer.
moniaSy etcùm astaret Ulc prœsens qui a rege missus fuerat ad hoc opus exequefuium , et persona gemend etflentipuero innotuisset, inter lamenta subùo concitus surrexit, et manus suas dejecHonis uinices ùt personam iilam inolenier injecii ad milites circumsiafites voce lacrymaèili vocifenins, « O domini mei earissimi, pro Dei amore sinite pauiisper ut me de isto facinoroso ulcùcar antequam rnihi ocuios eripiat, nom hic ul^ timus omrdum, existet quem in prœsenti saseuio conspiciam. i» ^d hune verà tumultum sedandum, ociks sarrexére miHtes et manus utriusque cohibuerunt, atque ex prœcepto domini Hu^ hertiy juœnis iile qui adpenerat de thalamo illo éjectas est, ex cujus expulsione atque ex assistenti^m consokuorid coUoqudtione Arturus édiquantuiàm , sedatd TC09xlis mœstitid, recuit consolationem* Hutertus autem régis camemrius, honestati et/amœ regiœ déferre volens et indemnitatir^isprospieiêns, puerum regium servavit iUœsum, perpendens quod dominus rex siqier taU edicto statim pœniteret, etc. ( Chronique de Aaoul, abbé de Cog^eshalii. Recueil des Historiens de FraHoe, t. xYui y p. 96. )
4l4 HISTOIRE D£ BIIKTA.GNE.
Uheure, le lieu, cet appareil mystérieux et sinistre , et , plus que tout cela , les regards terribles du roi, tout avertit le jeune duc de sa destinée. La nature l'emporta; il se jeta aux pieds de son oncle, en le conjurant avec larmes de lui laisser la vie : mais Jean n'était pas arrivé jusque là pour se laisser fléchir. Il ordonna à son écuyer de tuer le prince; et, sur son refus , saisissant par les cheveux son prisonnier, son neveu, son roi, il l'égorgea de sa propre main, et jeta le corps dans la rivière ( i ).
(i) Ce récit est celui d un grand nombre d'historiens. Alain Bouchard, Pierre Le Baud, Bertrand d'Argentré, Dom Lobineau, Dom Morice l'ont adopté. Voltaire dit, Essai sur les Mœurs, chap. 5o, que « Jean fit enfermer Artur dans la tour de Rouen, sans qu'on ait jamais pu savoir ce que devint ce jeune prince, et que l'Europe accusa avec raison le roi Jean de la mort de son neveu. »
Il n'était pas de la nature d'un tel crime d'avoir des témoins; cependant ce crime fut reproché en face au roi Jean par les seigneurs anglais eux-mêmes; et le dauphin Louis, fils de Philippe-Auguste, dit au nonce du pape. Wallon, qui essayait de le détourner de passer en Angleterre pour aller faire la guerre à Jean , que ce prince avait assassiné son neveu de sa propre main. ( Chronique de Mathieu Paris. Recueil des Historiens de France, t. xvii, p. 7^1.)
On oppose à cela le silence des historiens anglais; mais ce silence n'est pas une dénégation, et il est facile de l'expliquer. Je viens de rapporter le récit d'une première tentative non