LIVRE TROISlilME
tion sainte (i); mais Philippe ne se laissa point arrêter par cette opposition et fit procéder au jugement.
Pendant qu'il était accusé publiquement d'un crime abominable, pendant qu'il voyait ses provinces du continent envahies, et qu'il apprenait qu'une armée française se préparait à opérer une descente en Angleterre, le meurtrier d'Artur se faisait sacrer pour la quatrième fois, comme si l'huile sainte eût pu efEsicer ses crimes ; et du pied des autels il revenait dans sa voluptueuse retraite de Normandie se plonger dans la double ivresse de Famour et des festins. Des femmes, des courtisans jouaient, chantaient, dansaient autour de lui. Il voulait ignorer la prise de ses villes, les malheurs de ses peuples, sa propre honte; et quand on était forcé de lui annoncer quelque nouvelle perte, et de lui dire que les Français traînaient les commandants de ses châteaux liés à la queue de leurs chevaux; que les Bretons, ayant à leur tête Gui de Thouars, avaient pris Avranches, le Mont-Saint-Michel, et pénétré jusqu'aux faubourgs de Caen , « laissez-les faire , répondait-il, je reprendrai en un jour tout ce qu'ils
(x) Mathieu Paris. Recueil de^ Historien&de France, t. xvii , p. 7a5.
4aO HISTOIRE DE BRETAGNE.
m'auront enlevé (i). » On voit que ce prince avait passé de la lâcheté au crime, du crime à l'abrutissement, et de ce dernier état à Timbécillité. Lorsqu'il ne put plus douter de son danger, il se hâta de se réfugier eii Angleterre.
Un arrêt, qui le déclarait coupable de l'assassinat de son neveu, le condamna à perdre la vie. Ce n'était point là la partie la plus importante du jugement, car on ne pouvait la mettre à exécution; mais l'arrêt prononçait en même temps la confiscation , au profit du roi , de toutes les terres du condamné situées dans le royaume. Philippe avait pris les devants. Il acheva la conquête de la Normandie , que la lâcheté de Jean lui abandonna. Les intelligences que les Français avaient dans les provinces voisines de la Loire rendirent également facile l'occupation de l'Anjou, du Maine, de la Touraine et du Poitou. Ces provinces furent réunies à la couronne, sans stipuler aucune condition; et la maison d'Anjou, qui, depuis cin«quante ans , avait acquis le royaume d'Angleterre, se trouva avoir perdu tous ses états du continent. Philippe ne se souvint plus qu'il avait reconnu les
(i) Sinite Ukanfacerey ego qvùcqmd modo rapity und die recuperabo, ( Chronique de Mathieu Paris. Recueil des Historiens de France, t. xvii , p. 683. )