LE JUGEMENT PAR JURÉS
avons vu plus haut (p. 111) le roi Salomon interpeller de son propre mouvement Ratfrid sur ses brigandages sans avoir reçu de plainte de la partie lésée. Du moins y avait-il là une partie lésée ; à Langon en 801 il n’y en a point. Ânau comparait devant le tribunal des missi ou délégués du comte ; ce tribunal, ils le président, mais ils ne jugent pas, ce soin est remis à un certain nombre d’hommes sages désignés par le président et portant le titre de scabins (scavini/, qui jouent le rôle d’un jury civil, dirigeant la procédure, examinant l’affaire, enfin rendant la sentence, dont l’exécution est assurée par le ou les magistrats qui président le jugement.
Anau, sur l’interpellation de Gautro et Hermandro, déclara être propriétaire du bourg de Langon par droit héréditaire remontant à ses aïeux et aux aïeux de ses aïeux. Les scabins (1) statuèrent alors qu’Anau devait soutenir cette déclaration par serment prêté sur les reliques (super sanctos/ et amener avec lui, pour jurer comme lui, douze témoins de qualité suffisante (cum xii idoneis testibusj : ce qu’il fit ; et tous jurèrent que le bourg de Langon, les colons et les terres en dépendant étaient la propriété héréditaire d’Anau et de nul autre (2). Ce dernier fut maintenu dans son droit.
Nous sommes ici sous le règne des Franks ; le mot scabins ou scavins, terme tout germanique, suffirait à le prouver. De plus nous ne trouvons à Langon ni plou ni chef de plou. EnQn, Cam dou Pont atteste l’usage de la langue romane en ce pays. Quant aux formes du jugement ci-dessus, elles seraient moins probantes, car, si l’on s’en réfère aux lois galloises du X® siècle et aux notices judiciaires du Cartulaire de Redon après la chute de la domination franke, ces formes sont presque aussi bretonnes que germaniques. Néanmoins ces divers indices impliquent sur ce territoire une faiblesse, une infériorité très notable de l’élément breton. Et cependant, sur 22 ou 23 noms que contient cet acte et qui semblent tous appartenir à des habitants de Langon, il y en a 16 ou 17 de physionomie nettement bretonne (3). Ces faits semblent contradictoires. L’explication probable, c’est que le Vannetais gallo-frank, ayant longtemps servi de champ de bataille aux deux races, devait être très dépeuplé, surtout dans certains cantons (comme celui de Langon), — où les Franks, après leur conquête de 799, auront de gré ou de force transplanté, pour les repeupler, des Bretons de l’intérieur.
Revenons aux jugements de Nominoë, ou plutôt de ses missi.
Les deux premiers de ces jugements sont comme une suite de celui de 801. Le plus ancien, celui de 835 environ, nous montre Ethelfrid, Godun et le prêtre Agon, tous trois fils d’Anau, en procès pour la succession de leur père. Les deux premiers, ligués contre le prêtre, l’accusaient de s’être approprié dans l’héritage
(1) « Judicaverunt scabini Frodaldi comitis, qui prœsentes erant, ut ipse Anau juret per sanctos cum xii idoneis testibus, » etc. {Ibid. p. 148). On appelle ici les scabins « scabini Frodaldi comitis, » parce que sans doute Frodoald les avait nommés d'avance et directement ; mais d'habitude ils sont désignés, au moment de l’instance, par le magistrat qui préside en personne le jugement. Le nombre des scabins n’était point fixe; ici ils sont six, ailleurs on eu trouve quatre, sept, douze.
(2) a Juravit cum xii idoneis testibus quod vicus Landegou cum colonis et sua terra, ~ cum colonis et omni adjaceiiti, nullum hæredem haberet nisi Anau et scmen ejus post eum » (Ibid. p. 148).
(3) Entre autres, Altroen, Catlowen, Worethaêl, Judwalon, qui sont quatre des scabins; Wetencar, Hinweten, Catweten, qui jurent avec Anau; il y a quelques noms neutres, Sulon ou Solon, Sicli, Daniel, et quelques autres d'aspect germanique. Trabert, Hisbert, Wald, Indoleno. » Tout le reste est breton.
sous l’autorité de NOMINOE.
paternel une part très supérieure à celle sur laquelle il avait droit. Ne pouvant réussir à s’accorder, il leur fallut aller en justice. Ici le tribunal porte encore le nom germanique de mâll (mallum piiblicumj. Ce mâll fut convoqué en un lieu de la paroisse de Langon appelé Brufia. Il était présidé par le missus ou délégué de Nominoë, nommé Haldric, et par Tribodu, prévôt (prieur) du monastère de Redon représentant l’abbé. Pourquoi le missus était-il flanqué de cet acolyte? Parce que, par un diplôme solennel du 27 novembre 834, Louis le Débonnaire avait donné à Redon le territoire de Langon, c’est-à-dire, outre la dîme et l’administration ecclésiastique, toutes les terres et tous les droits qui appartenaient à l’empereur en cette paroisse. Sur les réclamations de ses frères, Agon avoua que la part dont il jouissait était plus forte que les leurs :
— Mais, ajouta-t-il s’adressant à eux, j’ai fait beaucoup de frais pour défendre notre héritage, y compris la part que vous possédez maintenant. Commencez par me rembourser ces frais, et alors nous partagerons notre patrimoine en trois lots de même valeur.
Les scabins — ici il n’y en avait que trois — décidèrent que, pour gagner sa cause, Agon devait faire certifier cette déclaration par des témoins compétents. Il en présenta onze qui attestèrent l’avoir vu eux-mêmes dépenser 100 soUdi pour la conservation de l’héritage commun, et l’on estima que, pour acquitter leur part de cette dépense, Ethelfrid et Godun devaient encore dOsolidi; par conséquent, avant d’obtenir partage égal, ils devaient rendre à Agon cette somme. Ils résistaient ; alors survint l’incident de la charretée de vin promise à Nominoë (voir ci-dessus p. 130) : forte impudence, tenter de corrompre le gouverneur de Bretagne ! Quoique cette promesse ne leur eût servi de rien, ils furent condamnés à la tenir et à fournir tout ce vin à Nominoë. C’était encore une grosse dépense. Ce coup les abattit. Ils cédèrent tout l’héritage de Langon à leur frère le prêtre, qui se chargea de servir la charretée de vin, et ils s’engagèrent à ne lui rien réclamer tant qu’ils ne lui auraient pas rendu les 30 solidi (1). — Tirons de là cette morale, que le vin de Langon devait en ce temps passer pour un bon crû, puisqu’on le jugeait capable de séduire l’impartialité du gouverneur.
Peu de temps après, Agon s’étant retiré au monastère de Redon pour y vaquer au salut de son âme, donna à cette maison, en 837 ou 838, le bien qu’il avait hérité de son père, c’est-à-dire son manse ou domaine propre de Langon, sa vigne — dont Nominoë avait bu le vin — les terres occupées par quatre colons, etc. (2). Ce don obligea, quelques années plus tard, l’abbé de Redon à se présenter dans un mâll {in mallo publicoj ou audience publique du tribunal présidé par Drewallon, délégué de Nominoë. Conwoion revendiquait l’un des champs du manse de Langon (le Cam dou Pont), usurpé par un fripon de voisin (voir ci-dessus p. 130). Drewallon désigna, pour juger cette affaire, sept scabins dont tous les noms sont bretons : Branoc, Tiarnan, Arthuiu, Catlowen, Worocar, etc. Ils imposèrent à Fetmer, l’usurpateur, l’obligation de présenter des cautions pour répondre des fraudes et mensonges qu’on lui reprochait : il n’en trouva point.
(1) Voir toute cette histoire dans le Cartulaire de Redon, n» 192, p. 148-149.
(2) « Ego Agun ad monachos in Rotono habitantes donavi massam (pour mansam) meam in Langon, et vineam meam, et quatuor manentes » etc. (D. M9rice Preuves 1, 271-272).