LE JUGEMENT PAR ENQUÊTE
que le missus de Nominoë et Nominoé lui-même se bornèrent à ratifier, sans plus d’ambages.
Autre procédure du même genre. Vers 840, un habitant d’Avizac (Avessac) appelé Urblon mourut en laissant à Tabbaye de Redon tout son patrimoine situé dans ce plou : beau legs, biens considérables, mais qui exposèrent les moines à de nombreuses attaques sous les plus pauvres prétextes. En 842, par exemple, un certain Anauhocar suivi de ses neveux vient revendiquer contre Conwoion un domaine appelé c la Vergée de Pouz, » que les moines de Redon, disait-il, détenaient à tort, parce que selon lui ce domaine n’aurait pas fait partie de l’héritage d’Urblon. Il va porter sa plainte à Nominoë qui, selon sa coutume, envoie deux délégués (Rihowen et Hencar) tenir l’audience, à laquelle les parties se présentent et exposent leurs raisons; de plus, pour soutenir ses dires Conwoion avait amené avec lui six témoins certifiant que la Vergée de Pouz faisait parfaitement partie du patrimoine d’Urblon. En conséquence, Anauhocar débouté est condamné à donner caution aux moines qu’il les laissera désormais tranquilles (1). — Ici, on le voit, ni scabins ni jurés d’aucune sorte; rien que l’enquête, dont le résultat décide tout; c’est donc encore un jugement de forme simplifiée.
Nous aurons plus loin à nous occuper de la juridiction du chef de plou, qui en Bretagne, à cette époque, était ce qu’on peut appeler la juridiction ordinaire. Nous y retrouverons ces deux formes, le jugement par jurés et le jugement par enquête. Il était bon de montrer dès à présent qu’elles existaient à tous les degrés de la hiérarchie judiciaire.
§4. — Les comtes bretons au /X« siècle.
Les comtes bretons du IX« siècle étaient, avons-nous dit, les héritiers ou les représentants des rois, comtes ou chefs souverains des petites principautés entre lesquelles se partagea, du V® siècle au IX®, la nation brito-armoricaine. Comme ces petites principautés, les comtés du IX® siècle étaient héréditaires, mais leurs titulaires n’étaient plus souverains, ils relevaient du roi unique et universel des Bretons, ils en étaient les premiers sujets et, comme on allait dire bientôt, comme on disait déjà chez les Franks, les premiers vassaux (2). Chacun d’eux dans l’intérieur de son comté devait jouir d’une grande indépendance ; avant d’éclaircir ce point, recherchons quels étaient au IX® siècle, spécialement sous le roi Salomon (857-874), les comtés et les comtes de Bretagne.
Sous ce règne — outre le Cotentin dont nous ne tiendrons pas compte parce qu’il fut trop peu de temps dans l’état breton — le royaume de Bretagne avec la
(1) « Mandavit Nominoé ad Rihowen et Hencar focere mallum inter illos. Et venerunt in ratione, et rationes narraverunt, et testificaverunt T^loc et Hincant et Deuroc et Wrbudic et Riswocon et larn qnod esset terra Puz ex propria hereditate Urblon. Et in securitate supradictœ terræ dédit Anauhocar fidejussores. » {Cartul. de Redon, n» 61, p. 49.)
(2) c Vassus dominicus. » Vassal immédiat du roi; c'était ceux qui s'étaient mis et que le roi avait admis dans sa recommandation immédiate; chez les Franks, à cette époque, cette qualité était personnelle et non héréditaire.
COMTÉS DE BROWEROC, CORNOUAILLE, POHER, LÉON, GOELO.
Marche franko-bretonne qui en faisait désormais partie intégrante , comprenait :
une bande de terrain longitudinale enlevée à l’Anjou et au Maine courant du Sud au Nord, à l’Ouest de la Maine et de la Mayenne (rive droite), depuis Angers jusqu’à la frontière de l’Avranchin; — 2® la Marche franko-bretonne embrassant les comtés de Rennes, de Nantes et le pays de Retz; — 3® la Bretagne proprement dite comme elle était sous le gouvernement de Nominoê avant 841, comprenant le comté de Vannes ou Bro-Weroc qui allait maintenant jusqu’à la Vilaine; — le comté de Cornouaille, — le comté de Poher ou Pou-Caër, — l’ancien royaume de Domnonée, — et au centre, le territoire de l’immense forêt de Brecilien, percée, ajourée de larges et nombreuses clairières, et formant une région intérieure connue sous le nom de Poutrécoèt ou Poutrocoët.
Le roi Erispoë, sur les instances de son cousin Salomon, avait constitué au profit de celui-ci un vaste apanage comprenant le tiers de la Bretagne, dont faisait partie certainement le comté de Rennes et très probablement la Domnonée (ci-dessus p. 75). Erispoë avait conservé en sa possession directe le comté de Vannes, le Poutrocoët, le comté de Nantes avec son appendice le pays de Retz, et enfin la bande de terre angevino-mancelle longeant la rive droite de la Mayenne; il résidait même parfois à Angers, où ayant transporté le corps de saint Brieuc il l’avait fait déposer dans l’église Saint-Serge, avec une inscription (découverte en 1210) constatant que « cette basilique était alors la chapelle du roi B des Bretons Ylispodius, c’est-à-dire Erispoë » (ci-dessus p. 74).
Salomon devenu roi n’eut garde de maintenir l’apanage si onéreux créé en sa faveur. Il garda dans son domaine direct tout ce que possédait Erispoë, plus le comté de Rennes et moins celui de Vannes. Il ne dut pas retenir la Domnonée, démembrée dès lors en plusieurs petites principautés, entre lesquelles une chronique de la fin du IX® siècle nomme les comtés de Léon et de Goëlo (1), et dans le reste de ce grand pays domnonéen, du Gouët au Coësnon il y avait encore largement place pour deux autres, qui auraient eu leur limite séparative sur l’Arguenon ou la Rance. D’après cela, on doit trouver sous le règne de Salomon six ou sept personnages tenant le rang de comtes et possédant les comtés de Vannes ou Bro-Weroch, de Cornouaille, de Poher, de Léon, de Goëlo, et deux autres, taillés dans l’Est de la Domnonée, qui auraient pu se nommer Pentevr et Pou-Aleth.
Et en effet, on l’a dit plus haut (p. 110), à la suite de ce roi, au premier rang des témoins qui souscrivent ses diplômes, on voit habituellement figurer six ou sept personnages, toujours les mêmes, revêtus du titre de comte, savoir, Pascweten, Riwelen, Jedecaël, Bran, Morweten, Wrwant, Bodwan. On sait d’une façon certaine quels comtés possédaient les trois premiers. Pascweten, gendre de Salomon, était dès 865 comte de Vannes ou Bro-Weroch (2), Riwelen comte de
(1) A propos des troubles qui suivirent la mort du roi Salomon, cette chronique dit : « Cornes Redonensis et cornes Venetensis, præpotentes principes, Britanniæ monarchiam affectant, qnibus ex adverso Leoniœ et Goloviœ comités resistere contendunt. » (D. Morice Preuves I, 142). Le fragment de chronique d'où est extrait ce passage a été à tort incrusté par D. Morice et par Lobineau (Hist. de Bret. Il, 42) dans le texte de la Chronique de Nantes (voir édit. Merlet, p. xliii, note 1) ; il n’en est pas moins ancien pour cela.
(2) En 865, « Pascweten, cornes provinciœ Bro-Weroch. » (Carf. de Red, n® 258, p. 208.)