JURIDICTION CIVILE DU MACHTIERN
< Cette notice relate comment et en présence de qui l’abbé Conwoion, étant venu avec ses moines à Lis-Kelli (1), se présenta à l’audience publique (in placito pablico/ devant le machtiern Gradlon, devant Portitoë et les fils de Wrbili, Ratuili, Catloiant et larnwocon, devant Jouwoion, délégué de Nomlnoë (missum Nominoél, et beaucoup d’autres nobles hommes (nobiles oirosl présents en ce lieu. Là il interpella un individu appelé Merchrit sur ce qu’il détenait à tort, injustement et par force, l’héritage de Rethwobri, que celui-ci avait donné en perpétuelle aumône aux moines de Saint-Sauveur (de Redon). Merchrit était présent, il opposa beaucoup de fausses raisons ; mais n’en pouvant prouver la vérité, il rendit la terre qu’il détenait injustement, et cela d’après le jugement des scabins (2) qui étaient là, dont voici les noms : Hitin, Framwal, Wolethec et Drihican. Alors ces bons hommes (illi boni viri) prièrent l’ahbé Conwoion de remettre à Merchrit le tort qu’il lui avait fait en retenant cette terre par la violence ; ce qu’il flt, à condition que l’autre cesserait de l’inquiéter à l’avenir. Et Merchrit en effet donna quatre cautions pour garantir à l’abbé la tranquille possession de cette terre... Ce fut fait à Lis-Kelli, Nominoê étant alors prince en Bretagne et Mainon évêque (d’Aleth), en présence de beaucoup de nobles hommes dont voici les noms : Gradlon machtiern, Portitoë, Ratuili, Catloiant « — et vingt-quatre autres témoins, dont trois des scahins (3).
Le tribunal du machtiern, dans sa constitution essentielle, ressemble à celui des missi ou délégués de Nominoê. Ici aussi il y a deux éléments essentiels ; lo le machtiern qui préside, hahituellement entouré d’un groupe de parents, d’amis, de personnes notables (nobiles oiri) en nombre plus ou moins grand, dont la présence concourt à augmenter la solennité, peut-être aussi l’authenticité de l’acte judiciaire, mais qui, non plus que le machtiern, ne rendent point le jugement ; 2° les scabins on jurés, choisis par le machtiern, qui seuls jugent, et dont le nombre varie, puisqu’ici nous n’en avons que quatre, et tout à l’heure dans un autre procès nous allons en trouver sept. Dans le style de cette notice, rédigée depuis la proclamation de l’indépendance bretonne par Nominoê, les traces de germanisme sont moins fortes que dans les procès relatés plus haut (p. 134-136) ; l’audience n’est plus un mâli (mallum), mais un plait (placitum publicum), et si les jurés sont nommés une fois « scabins, scavini, » une autre fois ils sont appelés « bons hommes, boni oiri, » traduction littérale du breton gwgr da, usité dans les lois galloises du X* siècle pour désigner des personnages remplissant dans les jugements un rôle analogue ; ainsi c’est une expression bretonne, appliquée à une institution bretonne.
Voici la notice ou relation d’un antre procès, contenant des détails curieux sur le fonctionnement de ces gwgr da, bons hommes ou scabins, jouant dans les tribunaux bretons du IX* siècle le rôle de jury civil. Ce procès concerne une terre du plou de Bain dite Bot Cuton « Bois aux Pigeons » (aujourd’hui Bocudon). En Bain, nous l’avons dit (p. 144), le rôle de chef de plou était rempli par l’abbé
(1) Ce manoir était en Guer, comme le prouve le n» 197 (p. 154) du Cariai, de Redon, où il est question d’un bien situé t in pago Trans Silvam (le Poutrecoët), in condita plebe Wern (Guer), in loco nuncnpante Lis Kelli. >
(2) « Secundum judiciam seabinorum qui ibi aderant » (Cariai, de Redon, n» 180, p. 139).
(3) Ibid. n« 180, p. 139-140.