PLANCHE
Mais les défenses de cette enceinte, spécifiées par Ermold, les trouvons-nous à Minez-Morvan ? Oui encore, autant du moins que le permettent les modifications naturellement amenées par le temps. Cette enceinte, selon Ermold, était environnée par un fleuve sinueux et par des forêts ; le fleuve existe toujours, c’est l’Ellé. Les forêts ont disparu, mais au IX® siècle, on le sait, la Bretagne était
(1) Quoiqu'il existe un hameau assez chétif dit Minez-Morvan, il doit être bien entendu que ce nom s'applique au plateau tout entier que nous venons de décrire, sur le territoire duquel existent quatre autres villages ou hameaux plus importants, savoir : le Cosquer, Rosteir, Penergoff et Keriguen. Dans la carte ci-Jointe nous avons indiqué par des chiffires l’assiette des cinq villages ou hameaux existant aujourd’hui sur le plateau de Minez-Morvan.
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DE MINEZ-MORVAN.
couverte de bois. La forêt de Brecilien, la grande forêt centrale de rArmorique, touchait le haut cours de TEllé, la forêt de Priziac s’y rattachait, et le massif de Conveau, qui subsiste encore à peu de distance vers le Nord, devait projeter ses appendances et ses contreforts silvestres jusqu’au ruisseau de Saint-Brandan. Le fleuve et la forêt étaient une double protection très efficace ; mais les défenses proprement dites notées par Ermold, ce sont les marécages (paludesj, les retranchements fsepes, vallum), les fossés fsulcij.
Les bords de i’Ellé étaient jadis en cet endroit couverts de marais dont on a fait de belles prairies, mais dont le souvenir et même quelques restes subsistent encore. Quant au ruisseau de Saint-Brandan qui est en été assez accessible, dès que viennent les pluies et pendant l’hiver entier, toute sa vallée est noyée et forme un marécage de deux kilomètres de développement : avec quelques barrages, au besoin quelque prise d’eau dans l’Ellé, rien de plus facile, on le sent, que de maintenir ce marécage en tout temps et même de le faire refluer de façon à couvrir plus ou moins complètement la base du triangle ; ce sont bien là les tremulœ paludes inabordables qui inspiraient tant de confiance à Morvan. — Quant aux fossés (sulcU et aux retranchements ou remparts de terre, probablement couronnés de haies vives [sepes, vallum), ils devaient être situés surtout vers la base du triangle décrit plus haut, c’est-à-dire au Sud et au Sud-Ouest, le plateau ayant de ce côté peu de défenses naturelles et une pente très douce qui le rendait plus facilement accessible. Ces fossés, ces remparts, oc la pioche et la charrue, depuis plus de dix siècles, ne pouvaient manquer de les faire disparaître; toutefois c elles ont laissé subsister deux mottes ou buttes de terre artificielles importantes, qui supportaient sans doute des fortifications de bois, des bretesches, et sont situées à peu près à l’Ouest du vaste terrain compris sous le nom de Minez-Morvan ; l’une est voisine d’un hameau appelé Carven, l’autre qui lui servait de vedette est à 200 mètres plus loin environ, sur le chemin de traverse menant au bourg de Langonnet (1). ^ Le souvenir de ces vieilles fortifications persiste encore dans plusieurs noms de lieux ; au Sud-Ouest du triangle, sur la route du bourg de Langonnet, il y a un village dit Cleuziou c’est-à-dire les Fossés, un peu au Nord du ruisseau de Saint-Brandan, un autre appelé Coscleuf, le Vieux-Fossé. Comme depuis le IX® siècle il n’y a jamais eu là aucune fortification, ces noms ne peuvent se rapporter qu’aux fossés de Morvan. Voilà donc des restes, des témoins encore vivants et très significatifs des sulci, sepes, vallum indiqués par Ermold; voilà toutes les conditions, tous les caractères de la résidence de Morvan relevés par cet auteur, — et cela dans une situation non seulement convenable au point de vue historique, mais imposée pour ainsi dire par l’histoire, puisque Louis le Débonnaire, qui avait pour objectif la résidence et la personne du roi breton, vint précisément poser son camp de l’autre côté de l’Ellé, en face de Minez-Morvan.
Inutile d’insister : la résidence de Morvan c’est ce plateau sur l’Ellé qui a
(1) Audren de Rerdrel, L'expédition de Louis le Déb. contre la Bret. en 818, p. 18. Pour être complètement édifié sur la question, il font lire cette très intéressante étude de M. de Kerdrel publiée dans les procès* verbaux du Congrès de l’Association Bretonne tenu à Redon en 1881. C’est le compterendu d’une consciencieuse enquête faite sur les lieux en 1881, et dans laquelle nous eûmes l’honneur de l’accompagner, avec MM. de la Villemarqué et Emile Ernault.
l’ambassadeur de louis le débonnaire
gardé son nom ; c’est donc là que se dirigea l’envoyé de l’empereur, l’abbé Witcar. Celui-ci, on l’a dit, n’était pas pour Morvan un inconnu, il fut reçu de suite par le roi breton, et sur les premières paroles échangées entre eux on ne se douterait guère qu’on voit là en présence deux adversaires :
— « Salut, Morvan, dit Witcar, je te salue au nom de l’Empereur, vaillant, pacifique et pieux. »
Morvan l’embrasse et répond :
— « Salut à toi aussi, Witcar, salut au pacifique Empereur ; puisse-t-il vivre toujours et gouverner son empire pendant de longs siècles. ^
Ce n’est point là apparemment le langage d’un farouche ennemi des Franks. Puis Witcar fait son message :
— Toi et ton peuple, dit-il à Morvan, vous êtes établis dans un pays qui appartient à l’Empereur, et cependant tu refuses de payer le tribut, tu te prépares à attaquer les Franks, déjà tu leur lances des menaces. Il est temps que tout cela cesse ; viens promptement demander la paix à l’Empereur et reconnaître ses lois. Si lu le fais, il pourra te renvoyer dans ton pays et même accroître tes domaines. Mais songes-y bien, tu n’as pas le droit de faire la guerre aux Franks, car le sol que tu habites est à eux, lu n’y demeures que par leur grâce. D’ailleurs, si tu engageais la lutte contre eux, quels que fussent tes forces et tes alliés, tu courrais à ta ruine.
Ainsi en substance parle Witcar, en tâchant de donner çà et là à son langage l’accent de la bienveillance. Il dut être fort long, car le résumé de son discours, dans Ermold, n’a pas moins de quarante-quatre vers. Pendant ce filandreux sermon, Morvan immobile regardait le sol d’un air ennuyé, sans dire mot, et battait du pied la terre. Witcar interprétant ce silence à son avantage s’imaginait l’avoir convaincu ; il ne tarda pas d’êlre détrompé par une scène inattendue, fort originale, qui eût mérité un autre peintre qu’Ermold. Dans la salle où Morvan subissait les fastidieuses périodes de Witcar, tout à coup fait irruption une, femme jeune et belle. C’était la femme de Morvan qui venait réclamer de son époux les caresses habituelles. Elle commence par lui baiser le genou, puis le cou, puis la barbe, le visage et les mains. Ensuite allant, venant autour de lui, le louchant légèrement pour attirer son attention, elle manifeste clairement le désir de lui parler. L’époux cède enfin à ce manège et la presse dans ses bras ; aussitôt s’emparant de l’oreille du prince, elle lui parle quelque temps à voix basse. Enfin tournant vers Witcar un œil chargé de colère et de dédain :
— O roi, honneur de la nation bretonne, dit-elle à Morvan, toi dont le bras a porté jusqu’au ciel le nom de tes aïeux, dis-moi, cher époux, d’où vient cet hôte ? Apporte-t-il la paix ou la guerre ?
— C’est un envoyé des Franks, répond le roi. Qu’il apporte la paix ou la guerre, cela ne regarde que les hommes ; mêle-toi seulement de tes devoirs de femme.
Et il sourit. Witcar, voyant cette influence féminine prête à détruire l’avantage qu’il croyait avoir pris sur Morvan, essaie d’en arrêter l’effet en exigeant de celui-ci une décision immédiate :