‹ Histoire de Bretagne. Tome secondChapitre 13 sur 392 · CHEZ LE ROI MORVAN · texte numérisé non relu

CHEZ LE ROI MORVAN

— Enfin, dit-il, quelle réponse porter de ta part à TEmpereur? Je suis pressé d’aller le rejoindre.

— Laisse-moi au moins la nuit pour y réfléchir.

Morvan profita sans doute de ce délai pour consulter les principaux chefs bretons qu’il avait près de lui ; Ermold, par une calomnie ignoble, prétend qu’il passa cette nuit dans l’orgie. Le lendemain de bonne heure l’abbé se présente devant lui, le Breton d’un ton résolu lui dit :

— « Va promptement trouver ton maître, et répète-lui mes paroles. Je n’habite point sa terre, je ne veux point subir sa loi. Qu’il règne sur les Franks, soit. Mais Morvan a le droit de régner sur les Bretons sans payer de tribut. Si les Franks nous font la guerre, la guerre nous leur rendrons ; nous avons des bras, nous saurons nous en servir (1). »

Witcar de retour chez les siens attribua cette fière réponse et en général l’échec de sa mission à la funeste influence de la femme de Morvan ; sans elle tout était arrangé, il avait par sa parole habile gagné le prince breton à la paix ; la rage de cette furie abusant de la faiblesse de son époux détruisit tout son ouvrage. Ainsi l’abbé essaya de pallier son échec ; ainsi Ermold, d’après lui, raconte le fait. Au fond c’est une fable. Sans doute l’épouse de Morvan poussa à ce résultat et s’en réjouit; mais la véritable cause de la rupture et de l’indignation de Morvan était ailleurs. Le premier mot de sa réponse le prouve. Cette cause c’était l’absurde et arrogante prétention des Franks d’avoir, de leur bon plaisir, concédé aux Bretons la jouissance du pays qu’ils occupaient, — tandis qu’en réalité ceux-ci s’y étaient établis avant la venue des Franks dans cette partie de la Gaule, sans demander permission à personne. Les Bretons entendaient être chez eux : consentir au tribut eût été admettre la prétention contraire, c’est pourquoi ils le rejetaient carrément. Or Witcar, malgré son mielleux langage, s’était plu à exhiber, à formuler d’une façon tranchante cette insolente prétention. Grosse maladresse qui exaspéra Morvan, sa femme, tous les Bretons dont il prit conseil. Aussi le premier mot qu’il jette à Witcar dans sa réponse est celui-ci : Je n'habite point la terre des Franks ! Et quand l’abbé frank se met à foudroyer cette réponse d’une nouvelle homélie sur un ton terrible, où il prédit aux Bretons rebelles et à leur chef mille désastres, Morvan poussé à bout se lève fièrement et rabat son orgueil en trois mots : — « J’ai mille chars remplis de javelots pour recevoir les Franks; s’ils ont des boucliers blancs nous en avons de noirs. Vienne la guerre, je ne la crains pas ! (2). »

(1) « Perge, tuo régi celerans hæc vcrba renarra :

Nec sua rura colo, nec sua Jura volo !

111e habeat Francos : Brittonica regmina Murman

Rite tenet, censnm sive tributa vetat.

Bella oient Franci, confestim bella ciebo ;

Neve adeo imbellis deztera nostra manet. »

(Ermoldi lib. III, v. 211-216).

Sur tous les détails de l’entrevue de Morvan et de Witcar, voir Ermold III, vers 99 à 246.

(2) c Missilibus millena manent mihi plaustra paratis,

Cum quibus occurram concitus acer eis.

Scuta mihi fucata (tamen sunt candida vobis)

Multa manent. Belli non timor nllus adest. »

(Ermoldi lib. III, v. 240-244).

Page 1