DIVERSES SORTES DE FIDÈLES OU RECOMMANDÉS
deux cas. Ce n’est pas là le régime féodal, mais c’en est le germe et le principe. Nous allons voir ce qu’on en trouve dans les institutions de la Bretagne au IX^ siècle.
Que la recommandation y fût usitée et même assez développée, le fait est certain, quand nous n’en aurions pour preuve que le texte de la Vie de saint Conwoion cité plus haut (p. 125), relatif à ce très puissant et très riche « Haêlwocon, » dont le pouvoir s’exercait sur beaucoup d’hommes nobles. » A ce texte on peut ajouter plusieurs actes du Cartulaire de Redon, entre autres celui-ci qui est de l’an 844 :
« Cette charte fait connaître que Catworet se recommanda à Nominoë, et pendant qu’il était le fidèle de ce prince, il fut tué par Deurhoiarn fils de Riwalt. Ensuite Nominoë étant venu réclamer son homme à Riwalt et à son fils (1), Riwalt, héritier de la race de larnwocon, livra à Nominoë sa cour flisl de Bronewin et la terre qui l’entoure, dans le plou de Kempeniac (Campénéac), pour le prix de son homme Catworet (2). »
Cet acte est fort explicite ; les termes commendavit, fidelis, homo suas, révèlent clairement cet engagement contractuel par lequel une personne libre se mettait sous la protection, mais en même temps sous la dépendance, dans le service et dans la fidélité d’un plus puissant, en un mot devenait « son homme. » Tous les acteurs du drame résumé dans cette charte sont des gens puissants : le patron d’abord, le grand Nominoë ; puis Riwalt, machtiern des trois plou de Campénéac, d’Âlcam (Augan) et de Plou-Arthmaël (ci-dessus p. 147-148). Catworet non plus n’est pas le premier venu ; en 840 il avait fait à l’abbaye de Redon une donation de terre considérable dans le plou de Campénéac; l’acte avait été dressé au manoir de Bron-Ewin en présence du machtiern Riwalt (3). C’est ce manoir même, sa cour de justice (lis), sa principale résidence en Campénéac, que le machtiern livre pour la composition du meurtre de Catworet. L’acte qui relate cette transaction importante est souscrit d’une quinzaine de témoins, parmi lesquels Conwoion et trois ou quatre de ses moines, Riwallon comte de Poher, le machtiern Portitoë. Nominoë ni Riwalt ne sont présents, chacun d’eux est représenté par un agent homme de loi, sorte de procureur chargé de débattre et d’arrêter les termes de cet accord, « Biscan invitator Nominoë, Judworet invitator Riwalt. »
Il y avait des recommandés de toute sorte, des pauvres comme des riches, sans doute même plus de pauvres que de riches. Un brave homme appelé Rigum
(1) C’est-à-dire demander raison du meurtre de son fidèle et réclamer le paiement de la co/nposition.
(2) « Indicat carta quomodo Catworet se commendavit ad Nominoë, et dum esset illi fidelis, occidit eum Deurhoiarn filius Riwalt. Postea Nominoë hominem siium requisivit super Riwalt et filium suum. Tune Riwalt, ex semine larnwocon lieres, tradidit [ei] Lis Bronewin et quod adjacet ei, ex plèbe Kempeniac, in pretio hominis sui Catworet. » {Cartiil. de Redon, n^* 107, p. Si.) Pour la date de cette pièce, d’après ses caractères chronologiques, on peut hésiter entre 844 et 850; la première date est la plus probable , mais il faut exclure 839 , proposé par l’éditeur du Cartulaire , car en 840 Catworet vivait encore et Riwalt possédait encore Bronewin. Voir Ibid., n® 194, p. 150 et 151. — Dans le n<> 111 , p. 85 du Carlul. de Redon, sous l’an 843, figure parmi les témoins un personnage du nom de Marchwocon, qui prend aussi le titre de homo Nominoë, homme ou fidèle de Nominoë.
(3) Carlul. de Redon, n» 194, p. 150-151. Le nom du manoir de Bron-Iwin ou Bron-Ewen (le Tertre dTwen ou d’Ewen) existe encore en Campénéac. Bronewen est devenu Brenewen, puis Brenéen, orthographe très étymologique qu’Ogée donne en 1778 dans son Dictionnaire de Bretagne, changée depuis à tort en Brenéant, Brenéhant, et dans la carte de France de l’Etat-Major (feuille 90) Bernéant, nom de deux villages {Haut et Bas Bernéant), situés à l’Est du bourg de Campénéac, tout à fait sur la limite de cette commune et de celle de Beignon.