PLEBS, CONDITA, VICARIA, CENTENA
vaut beaucoup mieux. Dans la partie du Cartulaire de Redon relative au IX® siècle, où nous avons relevé ce nom huit ou dix fois sous sa forme bretonne, on rencontre Poutrecoët une seule fois (1), et Poutrocoët sept ou huit (2). Mais ce qui est décisif, c’est la récente démonstration philologique du savant doyen de la Faculté des Lettres de Rennes, M. Loth, prouvant que la forme ancienne du mot a été Pou-tros-coët, la préposition traw, tros (en gallois) répondant au breton actuel treuss, à travers (3). Poutrocoët doit donc être, dans l’usage, substitué à Pou/recocf.
2® Plebs, Condita, Vicaria, Centena. — Dans le chapitre précédent nous avons étudié le plou ou plebs comme institution et comme organisation ; nous allons l’examiner comme subdivision territoriale, et avec lui les autres subdivisions du même genre.
Chacune des grandes circonscriptions portant le titre de pagus, dont nous venons de parler, renfermait un nombre plus ou moins considérable de subdivisions d’une étendue analogue à celle de nos communes ou paroisses actuelles et portant différents titres, quoique, en tant que divisions territoriales, elles fussent du même ordre. En pays breton ces subdivisions étaient nommées plou , en latin plebs. Dans les pays gallo-franks (Rennes et Nantes) on les appelait tantôt viguérie ou vicairie loicaria), tantôt centaine (centena! , Une dernière appellation appliquée à ces subdivisions, c’est le mot conditUy dont la signification n’est point douteuse, mais dont l’origine et le sens précis restent jusqu’à présent inexpliqués. Il était usité chez les deux races : les Bretons le joignaient presque toujours au mot plebs et disaient habituellement condita plebs; les Gallo-Franks employaient ce terme tout seul.
Entre ces subdivisions de médiocre étendue et la grande circonscription appelée pagus qui les renfermait, il n’y avait aucune circonscription intermédiaire. Cela résulte clairement des chartes de Redon qui, pour déterminer la situation des terres qu’elles mentionnent, indiquent constamment ces deux circonscriptions, le pagus et la plebs ou ses équivalents (condita, vicaria, centena! , sans interposer entre ces deux termes aucune autre subdivision. Par exemple, en Vannes, une terre est dite située « dans le pagus de Vénédie et dans le plou de Molac (4), s ou encore cc dans le pagus de Broweroc, dans le plou et la condita de Rufiac (5), D etc. — Pour le Poutrocoët : « dans le pagus de Poutrocoët et dans le plou appelé Caro (6), b etc. — Pour Rennes : « dans le pagus rennais ou rédonique et dans la centaine de Laillé, » ou encore : « dans la condita de Tourie (7). » — Pour Nantes enfin, < dans le pagus namnétique et dans la condita de Coiron, n ou « dans la vicairie de Grandchamp (8). d
(1) Cartul. de Redon, p. 6.
(2) Ibid., p. 20, 21, 31, 61, 77, 89, 218.
(3) Revue celtique, t. XVII, p. 427-428, Octobre 1896.
(4) « In pago Venediœ in illa plebe qnæ vocatur Mullac » (Cartul. de Redon, p. 201).
(5) « In pago nuncupante Broweroch, in condita plebe Rufiaco. » (Ibid., p. 170.)
(6) « In pago Poutrocoët, in plebe quœ vocatur Caroth » {Ibid., p. 218), — ou encore : t In pago Trans Silvam, in plebe nuncupante Bicloën » (Ibid., p. 83). Bicloên est Beignon.
(7) « In pago Redoniœ, in condita Turricense (Ibid., p. 32). — « In pago Redonico, in centena Laliacense » (Ibid., p. 367 et 368).
(8) <r In pago Namnetico, in condita Coironinse » (Ibid., p. 47). ~ c In pago Namnctico, in vicaria Grandocampo » (Ibid. , p. 165). Etc.
LA PLEBS BRETONNE n’EXISTE QU’EN PAYS BRETON.
Remarque iraportanle : c’est en pays breton exclusivement que le mot latin plebs est employé pour désigner cette subdivision du pagas, et jamais en pays gallo-frank. Ainsi dans le pagus nantais il s’était produit au IX® siècle une infiltration considérable de population bretonne, qui avait fondé dans le Nord-Ouest de ce pagus plusieurs colonies, entre autres, Wenran (Guérande), Saint-Dolai /S. Ælüodus/, Avizac (auj. Avessac), Plessé, Winmonid (auj. Guemené), Fougerai. Toutes ces colonies portent dans les chartes de Redon le titre de plebs, 11 en est autrement des territoires où continuaient de dominer les Gallo-Franks, comme Coiron, Savenai, Grandchamp, Derval, Lusanger, Rougé : Grandchamp a le titre de Dicaria, les cinq autres celui de condita (1). Le pagas rennais offre en ce genre un fait caractéristique. Le Cartulaire de Redon ne mentionne de ce pagus que les quatre subdivisions représentées aujourd’hui par les paroisses de Tourie, Laillé, Bourg des Comptes et Pléchàtel. A Tourie et à Laillé tous les noms d’hommes sont germaniques : Tourie est une condita (2), Laillé une centaine [centena Laliacensis) . A Bourg des Comptes limitrophe de Laillé (et qui s’appelait alors Coms), à Pléchàtel séparée de Coms seulement par le Samnon, il y a beaucoup de noms bretons ; les Bretons du Poutrocoêt avaient jeté là sur la rive gauche de la Vilaine une double colonie qui avait formé deux plous; aussi les chartes de Redon donnent-elles le nom de plebs à ces deux territoires : plebs Castel, Pléchàtel (3), et plebs quœ oocatur Coms, Bourg des Comptes (4). Tant le plou est chose proprement et essentiellement bretonne. Avant d’en fournir une nouvelle preuve très concluante, nous devons établir que tous ces termes, plebs, condita, vicaria, centena, malgré la diversité de leur provenance et de leurs origines, représentaient des subdivisions territoriales de même ordre, c’est-à-dire toutes inférieures au pagus, et d’étendue sinon égale du moins analogue entre elles.
Pour plebs et pour condita, cela ne peut souffrir de doute, puisqu’il existe dix plous bretons qui dans nos chartes sont qualifiés tantôt plebs, tantôt condita, et tantôt condita plebs (5). En outre, parmi les cinq conditœ du pagus nantais ci-dessus énumérées, il en est une, Lusanger, qui reçoit dans nos actes tantôt cette qualification, tantôt celle de vicaria (6), — et de même dans le pagus rennais, le territoire de Laillé est dit tantôt ceptena, tantôt vicaria Laliacensis (7). — D’où résulte évidemment, du moins quant à l’importance divisionnaire et à l’étendue approximative des territoires, l’équivalence des termes ci-dessus, centena, vicaria, condita et plebs. Il en est autrement de l’origine de ces circonscriptions. On a vu ci-dessus celle du plou ou plebs. La centaine et la vicairie (ou viguerie) étaient
(1) Savenai, en 848, Cartul. de Redon, p. 161 ; Derval, 819, p. 176; Lusanger, 816 à 868, p. 173, 175, 176, 177, 179; Rougé, 845, p. 33.
(2) c In condita Turricense. » (Ibid., p. 32, acte de 845.)
(3) Ibid., n» 243, p. 194-195, acte de l'an 875.
(4) Ibid., n» 52, p. 41, acte de l’an 866 ; et n® 244, p. 195, acte de 871.
(5) Par ordre alphabétique, ces dix plous sont : Alcam (Augan), voir Cart. de Redon, p. 5, ~ Bain, p. 91, 40, - Carantoir , p. 27, 69, 100, — Molac, p. 201, 202, 203, - Plaz, (Brain), p. 47, - Plebs Catoc (Pleucadeuc), p. 205, — Rannac (Renac), p. 357, — Rufiac, p. 12, 105, 107, 116, 119, 121, 131, 152, — Sixt, p. 360, — Wern (Guer), p. 154. — Guer et Augan étaient du diocèse d’Aleth , les autres de celui de Vannes.
(6) En 833 et 868 : c In condita Lubiacinse » (Ibid., p. 179 et 173). — De 841 à 867 : « In vegaria Lusebiaccinse » (p. 167).
(7) En 850 : c In vegaria Laliacense » (Ibid., p. 95). — En 850 et 852 ; « In centena Laliacinse » (p. 367, 368).
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