SECTIONS DU PLOU OU SUBDIVISIONS DE LA PLEBS BRETONNE
avait aussi, dans une certaine mesure, un caractère paroissial répondant à celui des minores titali soumis aux grandes églises baptismales?
3® Les subdivisions de la plebs bretonne. — Jusqu’à la Révolution, presque toutes les paroisses de Bretagne étaient partagées en un certain nombre de sections ou subdivisions territoriales dites frairies en haute Bretagne, et en basse Bretagne breuriez (de breur, frère) ou trêves. Ces frairies existent encore sur beaucoup de points. L’usage de former ainsi dans la paroisse plusieurs sections ou quartiers, renfermant chacun une société d’habitants dont les rapports entre eux sont plus intimes et rappellent quelque peu les anciens clans, — cet usage remonte très haut, et nous le trouvons en vigueur dans les plous bretons au IX^ siècle.
Les actes de ce temps donnent à ces subdivisions du plou divers noms : 1® d’abord treb, du latin tribus, conservé dans le breton tref, trev et le français trêve, les Gallois l’emploient souvent dans le sens de village ou oilla ; — 2® compot ou combot, qui est le mot gallois cwmmwd ou cymbwd (assemblage d’habitations), désignant dans la Cambrie une section de la grande circonscription appelée cantref; — 3® randrémès, qui semble particulier aux Bretons d’Armorique, et dont nous rechercherons le sens ; — 4® on désigne aussi quelquefois ces sections par des termes moins spéciaux, comme les mots locus, villa (traduction assez fréquente du treb breton), et qui dans ce cas ont la signification de canton rural.
Quand les chartes bretonnes du IX® siècle veulent déterminer avec précision la situation d’une terre, d’un immeuble quelconque, elles indiquent successivement trois ordres de circonscriptions, — d’abord la plus étendue, le pagus, — puis la subdivison du pagus, c’est-à-dire la plebs, — enfin la section de la plebs contenant l’immeuble en question.
Ainsi (en 824 ou 830), un habitant de Rufiac vend une terre appelée Wrmoët (ou peut-être Ran Wrmoët) de 8 muids de semence, et dans l’acte de vente il prend soin de dire qu’elle est située « dans le pagus de Vénédie (pays de Vannes), » dans la plebs condita de Rufiac et dans la treb de Dobrogen (1). » Vers le même temps (829-830), un autre Rufiacin appelé Tehwiu donne à sa t fidèle épouse Argantan > une terre dite Ran Lowinid, c sise dans le pagus de Vénédie, D dans la plebs condita de Rufiac, dans la treb d’Etwal (2). » Il y avait donc en
(1) « Rem proprietatis meœ (dit le vendeur) sitam in pago Venediœ, in condita (plebe) Rufiac, in loco nuncupante treb Dobrogen » (Cartul. de Redon, n® 196, p. 152). Dans un autre acte (de 842 ou 848), la treb Dobrogen est appelée villa Dobrogen, à propos de la vente d’une terre de 4 muids de semence : « iiii. modios sitos in pago Venediæ, in condita plebe Rufiaco, in loco nuncupante villa Dobrogen • {Ibid., n® 141, p. 107). il n’est pas douteux que « villa Dobrogen 9 zi « treb Dobrogen » et désigne la même section du plou de Rufiac.
(2) c Villam Juris nostri nuncupantem Ran Lowinid, sitam in pago Venediæ, in condita (plebe) Rufiaco, in loco nuncupante treb Etwal » (Ibid., n® 152, p. 116). Cette trêve, comme celle de Dobrogen, est appelée villa dans un acte de 840, où l’on vend « partem terrœ Ran Wicanton, sitam in pago Broweroch, in condita Rufiaco, in loco nuncupante villa Etwal » {Ibid., n® 171, p. 131). — Treb Etwal se trouve même (dans un acte de 840 à 850) qualifié condita : c Ego Cowedhic vendidi rem proprietatis meæ, campum Unconc, sitam in plebe Rufiac, in condita villa Treb Etwal » {Ibid., n® 198, p. 154). Mais Rufiac, on le sait, avait le titre de condita, et Treb Etwal n’était qu’une section de Rufiac : cela aurait donc fait deux condita Tune dans l’autre, ce qui est absurde. 11 y a ici simplement un lapsus du scribe qui a copié la pièce dans le Cartulaire, et il faut rectifier le passage ci-dessus ainsi : «... sitam in condita plebe Rufiac, in villa Treb Etwal. » La situation de la villa Etwal est marquée par le village d'Eval, encore existant au confluent de l’Out avec le ruisseau des Arches (voir Carte de Fr. de l’État-Migor, f 90). Eval est actuellement en la petite paroisse de Saint-Laurent, dont le territoire faisait originairement partie de Rufiac.
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LA TKEB OU TREVE, LE COMPOT OU COMMOTE,
Ruüac plusieurs de ses subdivisions appelées treb ou trêve. On rencontre encore dans ce plou plusieurs autres noms de lieu précédés du préfixe treb; mais ce terme, nous Tavons dit, s’appliquait aussi à de simples villages, en sorte que, d’après la manière dont ils sont employés dans les actes, l’on peut douter si plusieurs de ces noms désignent une circonscription territoriale; mais pour Treb Etwal et Treb Dobrogen, d’après les textes cités en note, cela est certain.
Passons au compot ou commoie, terme dont nous avons déjà indiqué l’origine, qui désigne incontestablement une des sections de la plebs bretonne et a par conséquent la même signification que le mot treb dans les deux derniers noms que l’on vient de citer. On trouve mentionnés dans les actes du IX^ siècle six ou sept compot jouant absolument le rôle de subdivision de la plebs, comme treb ci-dessus. Trois de ces compot étaient compris dans la vaste plebs de Carantoir, comme on le voit par la topographie ci-dessous. — En 826, une terre appelée Ran Maéltiern est située « dans le pagus de Vénédie, dans la condita plebs de Carantoêr, dans le compot Roènhoiarn (1). » — De 828 à 850, nous trouvons deux autres ran, Ran Judwallon et Ran Comalton, situés a dans le pagus Broweroch, dans la condita plebs de Carantoêr, dans le compot Bachin (2). » — En 870, une femme appelée Prostworet donne à Redon la moitié d’une terre dite Ran Etcar, sise « dans la plebs de Carantoêr, dans le canton appelé compot Cation (3). » — Les actes nous font connaître encore, en Bretagne, les commotes ci-dessous : Compot Ruunet, en Pleucadeuc (820 à 826), — Compot Wincampt, en Peillac (832 à 868), — et en Sixl (en 842) compot Noial et compot Loionn (4).
Randrémès prend dans certaines chartes la forme déclinable randremessa, en d’autres celle de rantrimes, traduites l’une et l’autre dans un acte du Cartulaire de Redon par les deux mots latins pars tremissa, c’est-à-dire tierce partie. D’où l’on peut inférer que, dans l’origine, le plou devait être partagé en trois randrémès et chaque randrémès former par conséquent le tiers du plou. Voici un fait qui confirme ce point de vue. 11 y avait au IX° siècle, dans la plebs de Sixt, une randrémès nommée Alarac ; l’étendue en était considérable, puisque la moitié de cette circonscription renfermait 14 exploitations rurales appelées ran et 3 tigran (6). Au XI® siècle probablement, cette section se détacha de Sixt, elle forma une petite paroisse à part qui en 1101 s’appelait encore Alarac (6) et depuis, — à cause du patron de son église dont elle possédait des reliques (7), — prit le nom de
(1) « In pago Venediœ, in condita plebe Carantoêr, in loco nuncupante compot Roènhoiarn » {CartuL de Redon, n» 34, p. 28; cf. n» 134, p. 101).
(2) In pago Broweroch, in condita plebe Carantoerinse, in loco compoto Bachin'» {Ibid., n» 91, p. 69).
(3) c In plebe Carantoêr, in loco nuncupante compot Cation » {Ibid., n»233 p. 180 ; cf. 208, p. 160).
(4) Cariai, de Redon, n<» 255, 118, Âppend. 16 et 17, pp. 205, 90, 360.
(5) «Torithien reddidit S. Salvatori et suis monachis medictatem randrcmes Alarac, exceptoRan Gof, et hœc sunt nomina partium quas reddidit: Ran Gradou, Rau Mcsau, etc... Et dédit fidejussores sex ut nunquam inquietaret monachos S. Salvatoris de medictate rantrimes Alarac.» {Cartuf. de Redon, n® 29, p. 24.)
(6) c Plebiculam quœ nuncupatur Alarac » (Ibid., n® 367, p. 320).
(7) Sur les reliques de saint Just, martyr, conservées au IX* siècle dans la plebs de Sixt, voir Cariai, de Redon n®» 46 et 274, p. 37 et 222.
LA RANDRÉMÈS OU PARS TREMISSA.
Saint-Just qu’elle porte encore. Alarac — au IX« siècle Ran Alarac (l) — était la principale terre de celte randrémès; aujourd’hui même elle existe avec son château en la commune de Saint-Just, sous le nom à peine modifié d*Alérac. La superficie des deux communes actuelles de Sixt et de Saint-Just réunies est de 7,028 hectares, dont 2,700 pour Saint-Just, ce qui ne dépasse guère le tiers du chiffre total.
Mais les plebes de grande étendue devaient renfermer la plupart du temps plus de trois sections, par conséquent plus de trois randrémès. Ainsi, en 852, le roi Erispoê donna à Redon deux randrémès dites Moi et Aguliac, comprises sous l’immense plebs de Fulkeriac (2), aujourd’hui Fougerai. Sur Aguliac nous n’avons aucune donnée; mais la randrémès de Moi ou Moë Qnit par se détacher de Fulkeriac, elle forme aujourd’hui la petite commune et paroisse de Mouais (3), qui a un millier d’hectares de superficie, tandis que Fougerai atteint le chiffre de 11,700 hectares (4). Au IX® siècle, il est vrai, cette plebs était bien moins étendue vers l’Ouest, par suite de l’existence d’une plebs de Caër détruite au X® siècle par les invasions normandes, absorbée ensuite par Fougerai et dont il reste aujourd’hui pour tout souvenir le village de Chère, au Sud-Sud-Ouest de ce dernier bourg. Mais, réduisant le Fougerai du IX® siècle à une étendue moitié moindre que celle d’aujourd’hui, Moë (Mouais) n’aurait pas encore eu le sixième du territoire total de cette plebs, et dès lors il faut admettre dans celle-ci plus de trois randrémès.
Le territoire de Fougerai se développe, on le sait, au Nord et sur la rive droite de la Chère qui va, coulant de l’Est à l’Ouest, se jeter dans la Vilaine. Sur l’autre rive de la Chère se développait au IX® siècle une grande plebs appelée Cornou , limitrophe du territoire de Lusanger vers l’Est, et touchant vers l’Ouest à la Vilaine (5); elle disparut, comme celle de Caër, dans le cataclysme des invasions normandes; mais sous le règne de Nominoë nous la trouvons partagée en trois randrémès dites de Golbin, de Bonafont, et de Liswern (6).
Signalons encore, dans une charte dressée probablement vers 850, la randrémès Merthiniac en Augan, — dans un acte de 863, celle de Lanleuthei en Plélan (7), — en 867, la randrémès Caton (8) dans le plou d’Anast (aujourd’hui Maure), — en
(1) < Totam partem tigran Ran Alarac, corn his manentibos... cum terris, silvis, pratis, pascuis, aquis aquarumve decorsibus, et cum omnibus appendiciis suis, sine censu, sine tributo, i etc. (Ibid., no 51, p. 41).
(2) « Ego Erispoê donavi S. Salvatori duos randremes Moi et Aguliac, in plebe quœ vocatur Fulkeriac super fluvium Kaêr » fCartul. de Redon, Append. 34, p. 367, cf. n» 30, p. 24). Kaêr , c’est la rivière de Chère, homonyme de la plebs de Caër, détruite au X* siècle.
(3) Aqj. com»* du c^o» de Derval, arrond. de Châteaubriant, Loire-Inférieure.
(4) Avant la création des deux communes de la Dominelaie et de Sainte- Anne sur Vilaine, démembrées de Fougerai en 1853.
(5) Voir Cartul de Redon, n®» 57, 217, 242, p. 45, 167, 193.
(6) De 841 à 851 : c Tiernan et fhiter suus Tntworet, in plebe Gomon, tradiderunt duas ra/idremessas, una est quœ dicitur randremes Golbin, et dimidium randremes Bonafont et dimidium randremes Liswern, cum massis et manentibus, » etc. (Ibid., n® 108, p. 82).
(7) Ibid., n®® 122 et 78, p. 92 et 60.
(8) En 867, Eudon prêtre, fils de Tethion, donne à l’abbaye de Redon quatre terres assez importantes, savoir : la virgada Bronboiat, la villa Jedeca, les domaines Ran Miller et Ran Loitan, tous ces biens situés c in pago Poutrocoêt, in plebe Anssi, in loco nuncupante Caton • (Ibid., n®102, p. 77). Ce qui prouve bien que ce locus Caton est une randrémès, c’est que, en 871, Gédéon frère d’Eudon appela celui-ci en justice pour lui demander c cur dedisset partem hereditatis suæ quam tenebat in plebe Anast in randremes Caton, tam ex colonica terra quam tertiam (ou totam) partem Bronboiat o (Ibid., n® 246, p. 197).
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