‹ Histoire de Bretagne. Tome secondChapitre 158 sur 392 · RARETÉ DU NUMÉRAIRE EN BRETAGNE AU IX® SIÈCLE · texte numérisé non relu

RARETÉ DU NUMÉRAIRE EN BRETAGNE AU IX® SIÈCLE

mentionnés dans les actes du IX® siècle. Le prix le plus élevé est de 30 sols carolingiens, le moins élevé de 7. La valeur intrinsèque du sol d’argent carolingien est connue, 4 fr. 35 (1). Mais ce qu’on ne connaît pas, ce qu’il est impossible de déterminer exactement, c’est la différence entre le pouvoir de l’argent au IX® siècle et celui qu’il a de nos jours. Mille circonstances, dont on ne peut, à la distance de dix siècles, mesurer la portée, venaient souvent, selon les temps, les lieux et les choses , modifier ce rapport. Selon M. Guérard , l’homme de notre siècle le plus savant et le plus compétent en cette matière, le pouvoir de l’argent jusqu’à la fin du VIII® siècle aurait été environ dix fois (9,7) plus fort qu’aujourd’hui, et le sou carolingien aurait ainsi répondu environ à 43 fr. 50 valeur actuelle (Polypt, d'Irminon, Prolégom. p. 138). Depuis l’an 800 jusqu’à la fin du règne de Charlemagne, l’excellent gouvernement de ce prince ayant multiplié le numéraire et augmenté l’aisance générale, le pouvoir de l’argent aurait décru, de façon à être seulement six fois et demie environ (6,48) ce qu’il est aujourd’hui (Ibid. p. 140), le sou carolin répondant alors à 28 fr. 30 valeur actuelle. Mais après la mort du grand empereur, la détestable administration de son successeur, si justement appréciée par M. Guérard (Ibid, préface, p. iv, v), fit disparaître cet état de choses et dut relever le pouvoir de l’argent au taux antérieur, soit à dix fois au moins ce qu’il est de nos jours. C’est l’opinion à laquelle fut amené aussi l’illustre maître, et qu’il m’a exprimée plus d’une fois, comme l’a dit avec raison l’éditeur du Cartulaire de Redon (2). Et certes si l’on veut bien se rappeler qu’il y a cent ans le pouvoir de l’argent était à peu près quadruple du pouvoir actuel, on admettra sans peine ce pouvoir comme ayant dû être, il y a mille ans, dix ou douze fois au moins plus fort que de nos jours, ce qui porterait la valeur actuelle du sou carolin à environ 50 francs.

Mais si tel était le pouvoir de l’argent dans les régions les plus favorisées de la Gaule, dans les environs de Paris dont s’occupait surtout M. Guérard, que devait-il être à l’extrémité du continent, dans ce coin reculé de la Bretagne armoricaine, séparé, isolé du monde frank et de la domination impériale? L’argent y était certainement beaucoup plus rare que dans le reste des Gaules. Si les rois bretons ont battu monnaie, leur monnayage fut peu de chose. Le numéraire circulant en terre bretonne venait de la terre franke ; la monnaie en faveur, on le voit par les chartes de Redon, c’était le sou carolin (3). Mais les guerres perpétuelles des Franks et des Bretons, rendant les communications entre les deux races difficiles et périlleuses, furent un obstacle considérable, permanent, à l’entrée et à la diffusion de la monnaie carolingienne en Bretagne, où la pénurie du numéraire dut faire monter le pouvoir de l’argent presque au double de ce qu’il était dans les environs de Paris, — c’est-à-dire qu’on pouvait parfois payer en Bretagne la même quantité et qualité de denrées et de toutes sortes de biens, y compris la terre, moitié moins cher qu’à Paris — non par abondance de biens mais par disette d’argent.

Âu reste, si en Bretagne l’argent était rare, la terre ne l’était pas du fout,

(1) Guérard, Polgpt. d’Irminon, Prolégom. p. 134.

(2) Cartul. de Redon, Prolégom., p. cccxxvi, note.

(3) « Solidi KaroUcî ou Karolisci » {Cartul. de Redon, n®* 86 et 118, p. 65 et 90).

DIVERS PRIX DU RANN, MOINS FAIRLBS QU’lLS NE PARAISSENT,

notamment dans ces régions du Vannetais et du Poutrocoët que visent presque exclusivement les chartes de Redon, régions allant de la Vilaine à l’Out et de rOut à la rivière d’Artz , entrant profondément dans le territoire encore couvert en majeure partie par la grande forêt centrale de la péninsule armoricaine. Dans cette grande contrée silvestre, qui fiit en ce siècle fort éclaircie, tout travailleur courageux, persévérant, pouvait facilement se tailler un large domaine dont le défrichement exigeait un grand labeur, mais dont le fonds ne coûtait rien. Â qui annonçait l’intention de s’établir dans la forêt, les tierns du voisinage répondaient : — Allez, coupez, arrachez, défrichez autour de vous le plus que vous pourrez, comme les ermites au désert qui n’ont de maître que Dieu (1). — C’est pourquoi les dépendances des rann en bois, en friches, en pacages, même en prés, quelle que fût leur étendue, étaient d’une très petite valeur; seule la terre labourée, la terre à grain avait du prix aux yeux des Bretons, aussi est-ce la seule dont ils prenaient la peine dans leurs actes d’indiquer la contenance ; le reste pour eux ne comptait pas. — Des faits qu’on vient d’exposer il résulte :

1° Que les divers prix du rann, exprimés par des chiffres très bas, sont loin d’être aussi faibles qu’ils le paraissent;

2f> Que ces prix s’appliquent uniquement aux terres labourables, ou plutôt aux terres labourées de chaque rann ;

3< Qu’outre sa terre labourable, chaque rann contenait des dépendances en prés, pacages, bois, landes, dont l’étendue dépassait beaucoup celle des labours, car il est impossible d’admettre que chacun des rann sur lesquels sont établies trois et même quatre familles de colons eût, dans son ensemble, une superficie moindre d’une quarantaine d’hectares; sans quoi ses colons seraient morts de faim et l’on n’aurait pas eu besoin sur ces terres d’une telle quantité de bras. — Il existait même des rann beaucoup plus étendus, par exemple, celui que donna à Redon, en 862, Hencar, personnage important, jadis mîssus (délégué) du roi Nominoê; ce rann ou pars terræ, avec les manses coloniaires qui en relevaient et toutes ses dépendances, couvrait le tiers du territoire de Reas ou Rieux (2).

Nous tenions à donner — quoique un peu longues — ces notions et ces explications qu’on chercherait en vain ailleurs sous une forme quelconque, et sans lesquelles cependant on peut lire et relire les chartes relatives aux rann bretons sans y comprendre grand chose. Je ne me flatte pas d’avoir résolu toutes les difficultés de cette matière; mais je les ai signalées, j’ai indiqué les solutions principales, j’ai tracé de cette institution exclusivement bretonne une esquisse intelligible, bref j’ai ouvert la voie à une étude plus complète; dans une Histoire comme celle-ci on ne peut faire davantage. J’ajouterai seulement encore quelques traits caractéristiques.

2f> Prix et redevances du Rann. — Le prix du terrain correspondant à un

(1) Vers. 820 : « larnhitin dédit Wrweleto licentiam quantum ex situa et saltu in circuitu potuisset prœparare et abscidere atque eradicare, sicut heremitario in deserto , qai non habet dominatorem ezcepto Deo solo i» fCartul. de Redon, n» 267, p. 217). — En 834 : « Dédit eis Portitoë Cran Kendic et Cran Quarima et quicquid potuissent eradicare de situa » {Ibid., n» 13, p. 13).

(2) « Dédit Hencar aliquam partem terræ de hereditate sua, id est, tertiam partem Reus, cum massis et manentibus, cum omnibus appendiciis suis » (Cartul. de Redon, 76, p. 59). Sur Hencar, voir Ibid. p. 18, 29, 49, 359.

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