MARCHE DE L ARMÉE IMPÉRIALE
moins ce complet effacement de Wido ne peut s’expliquer que par une disgrâce temporaire — dont on ignore la cause.
A Vannes, l’empereur tient conseil, arrête le plan de la campagne, organise les divers corps de troupes, leur donne des chefs. Avant d’ouvrir les hostilités, il envoie encore un messager à Morvan pour l’exhorter à se soustraire au péril qui le menace, en faisant sa soumission. Le messager revient avec un refus formel, et Louis ordonne l’entrée en campagne. Alors éclate dans les airs le concert le plus bruyant, mais terriblement cacophonique, formé de tous les instruments de musique militaire existants dans l’armée, dont Ermold nomme les trois principaux : 1» la trompette classique (tuba), qui ébranlait l’air d’un bruit rauque et violent ; 2® le salpix, manière de cor de chasse qu’on appela grêlier au moyen-âge en raison de ses sons perçants et aigus ; 3« le buccin (buccina) sorte de conque marine aux accents graves et profonds. Au milieu de ce vacarme assourdissant, l’armée impériale s’ébranle (1). Où va-t-elle?
L’objectif des Franks, c’était Morvan; ils connaissaient parWitcar le lieu de sa résidence, c’est vers ce point qu’ils devaient pousser leur invasion. Pour une armée très nombreuse comme celle-ci, — sous peine de beaucoup s’éparpiller, ce qui eût été fort dangereux, — il était nécessaire de se diriger en suivant les anciennes voies romaines. De Vannes à Minez-Morvan, c’est-à-dire au haut cours de l’Ellé, on avait le choix entre deux directions : la grande voie intérieure allant de Darioritum (Vannes) à Vorganium (Carhais) par Sulim (Castennec), — et les voies de la zone littorale reliant entre elles les villes de la côte. Vannes, Blabia, Aquilonia. La première était plus courte et menait droit au but, mais elle avait le grand inconvénient de cheminer constamment à travers la grande forêt de Brecilien, où les Bretons auraient pu aisément se cacher et dresser des embuscades, harceler sans cesse l’armée d’invasion, arrêter sa marche, peut-être même lui infliger de graves désastres. Les voies de la côte passaient par un terrain découvert n’offrant point de tels dangers ; il est vrai qu’elles conduisaient seulement l’armée jusqu’au bas cours de l’Ellé, mais pour remonter ce fleuve sa vallée fournissait un chemin nettement tracé et une direction certaine. C’est par là évidemment que l’armée impériale prit sa roule, s’avançant de Vannes vers l’Ouest par la zone littorale, s’appuyant sur les voies qui la sillonnaient, déployant son large front entre la mer à gauche, les ombrages de Brecilien à droite, et chassant devant elle comme un troupeau la population indigène épouvantée qui courait se réfugier dans la forêt (2) en laissant le champ libre aux envahisseurs. Voici comme Ermold décrit la marche de cette armée (3) ; le premier souci, on va le voir, chez ces Germains, au IX® siècle comme au XIX®, — c’est la quête du butin :
« On se livre à la recherche des vivres cachés par les Bretons dans les bois, dans les marais, dans des fosses creusées sous terre. On enlève les hommes que
(1) Ermold, III, v. 336, 341, 342.
(2) Itur ubique ; vias populis dat silva remotas.
Milite Francisco rura repleta manent. y> (Ermold : III, v. 342.)
Itur ubique, l’armée va partout, envahit tout le plat pays, toute la région découverte, entre la mer et la forêt. Rura, c’est le pays cultivé, le pays découvert, opposé à la forêt.
(3) Ermoldi lib. III, v. 345-362.
DE VANNES JUSQU’a l’eLLÉ.
l’on rencontre, on enlève les troupeaux et les bœufs. Rien n’échappe aux fureteurs, toutes les ruses sont vaines, toutes les cachettes sont inutiles pour soustraire aux Franks tes vivres ou les richesses des habitants. L’empereur ayant dit à ses guerriers : a Respectez les églises, ne touchez pas aux maisons religieuses, qu’elles » aient la paix pour l'amour de Dieu, » — conformément à cet ordre, ces maisons, ces églises sont épargnées. Toutes les autres constructions sont livrées aux flammes, d
Le feu et le pillage partout, voilà les premiers exploits du pieux empereur.
« Les Bretons (poursuit Ermold) n’osent pas s’opposer en rase campagne à la marche des Franks ; malgré leur orgueil ils fuient le combat. On en voit çà et là par petits groupes, cachés derrière les buissons ou parmi des champs d’épaisses fougères et qui provoquent nos guerriers, mais ils ne se battent que de la langue. Les malheureux [pour soutenir leur vie], ils font dans les bois, dans les marais, un véritable massacre de fauves et de gibier. Embusqués dans les sentiers étroits, ils poursuivent contre les nôtres une guerre déloyale, ou, s’enfermant dans leurs demeures fortifiées iis ne rendent aucun combat (1) »
Ce tableau, d’un dessin exact malgré son ton hostile aux Bretons, donne une idée assez vraie de leur situation, de leur action pendant la marche des Franks de Vannes à l’Ellé. Ils n’avaient pas de forces suffisantes pour livrer à l’immense armée impériale une bataille rangée; le gros de leurs troupes entourait Morvan (nous verrons en quoi il consistait), et c’était autour de Morvan et de sa résidence que devait se jouer la partie décisive. Jusque-là les Bretons ne pouvaient faire que la petite guerre. De la forêt de Brecilien, où l’invasion les avait refoulés, ils s’élancaient et se rapprochaient des Franks en se dérobant derrière les buissons et les hautes genétaies qu’Ermold appelle des fougères, et de là surveillaient diligemment la marche de l’ennemi. Quand de leurs postes d’observation ils voyaient un corps frank s’engager dans une direction où il allait rencontrer une gorge étranglée, un marécage semé de fondrières ou tout autre mauvais pas, ils couraient s’y mettre en embuscade, et pendant que les impériaux barbotaient dans la fange, ils les prenaient en flanc ou en queue et en détruisaient bon nombre — puis rentraient dans la forêt ou allaient s’enfermer dans ces forts que les Franks n’osaient ou ne voulaient pas assaillir. Ermold nomme cela une guerre déloyale (improba bellaj : était-il donc plus loyal de venir, dix contre un, incendier, piller, ruiner un pays ?
Ainsi harcelée par les Bretons, l’armée impériale dut perdre beaucoup de monde ; mais avec les masses dont elle se composait, ces pertes ne l’affaiblirent
(1) a Ædibus inclusi prælia nulla dabant. »
(Ermoldi III, v. 362.)
Je traduis ædibus par demeures fortifiées ou forteresses, car dix vers plus haut Ermold nous dit que, sauf les églises et les maisons religieuses, les Franks incendiaient toutes les constructions, tous les bâtiments qu’ils rencontraient :
« Cœtera flammivomis tecta dedere focis. )>
(Ibid, vers 352.)
Mais les Bretons enfermés dans ces œdes étaient en sûreté ; donc les Franks ne pouvaient y entrer pour les livrer au feu parce que ces demeures étaient fortifiées de fossés, de gros remparts, de tours exhaussées sur des buttes artificielles, comme nous en avons vu à Poul-Briac, à Talensac, à Kamp d’er Roué, etc. (tome 1, p. 360, 480, 483).
l’empereur et son armée
pas d’une manière sensible ; ces attaques, si meurtrières qu’elles fussent, purent gêner, retarder sa marche, non l’arrêter.
Voici les Franks sur l’Ellé. Ils remontent la vallée de cette rivière, franchissent les roches, les landes sablonneuses qui en bordent le cours; à travers l’épaisse forêt de Priziac ils s’ouvrent une route jusqu’en face de la résidence de Morvan (1). Cette forêt débordait probablement plus ou moins sur la rive droite de l’Ellé, mais d’après son nom, d’après la situation du bourg de Priziac, elle s’étendait surtout sur la rive gauche : c’est là que Louis le Débonnaire établit son quartier-général, en face et à peu de distance de Minez-Morvan.
A Minez-Morvan, dans le grand camp retranché décrit plus haut, le chef breton avec ce qu’il avait pu rassembler de guerriers et de fidèles dévoués, se tenait enfermé ; hélas I son armée était bien faible. Au commencement de la guerre, lors de la première campagne contre les Franks, il avait sollicité, il avait reçu des Bretons de tous les coins de la péninsule l’engagement da suivre sa fortune, de se ranger sous son drapeau, sous son commandement pendant au moins une année entière. Mais après le succès qui avait suivi leurs premiers efforts, croyant le danger passé, la guerre finie, ces auxiliaires s’étaient débandés et étaient retournés chez eux ; puis maintenant, surpris par la seconde invasion franke plus terrible que la première, ils avaient cherché asile dans la forêt, ils avaient fait la petite guerre comme nous le disions tout à l’heure; mais, en dépit de leurs engagements, bien peu étaient allés se ranger de nouveau autour de Morvan (2), et ainsi, au moment même où il eût fallu pour repousser l’étranger l’effort commun des Bretons, c’est-à-dire une grosse armée, le champion de la Bretagne, le chef de la résistance bretonne se voyait réduit à quelques bataillons d’élite.
La cause de Morvan n’était pas pour cela désespérée. La vaste enceinte qui couvrait sa résidence avait, pour l’époque, des fortifications formidables, que sa petite armée suffisait parfaitement à défendre contre toute agression. En ce siècle, l’attaque des places était incomparablement moins forte que la défense. Contre une forteresse munie de solides remparts, de profonds fossés pleins d’eau, couverte par des marécages qui tenaient l’ennemi à distance, quelle prise pouvait avoir l’armée la plus nombreuse, alors qu’ils n’existait pas de machines de guerre assez puissantes pour lancer de loin des projectiles capables de faire une brèche et de ruiner les défenses de la place ? Et d’ailleurs il paraît bien, par le silence d’Ermold, que l’empereur n’avait traîné là aucun de ces lourds engins. On a vu d’ailleurs que, dans sa marche entre Vannes et l’Ellé, l’armée impériale ne s’était nullement souciée d’assaillir les châteaux
(1) c Jam, Murmane, tuæ passim peragrantur harenæ ;
Avia lustra patent atque superba domus »
(Ermoldi lib. III, v. 363-364).
(2) Morvan, suivant Ermold, s*en plaint formellement, et dit à ceux qui suivent sa fortune :
« Cernitis en miseros silvis confidere cives,
Nec campis audent hostibus arma dare.
Nusquam tata fides : ubi nunc promissa per annum Dextera ?... »
(Ermoldi lib. 111, v. 399-402).
DEVANT MINEZ-MORVAN.
OU maisons-fortes (œdesi, qui cependant servaient d’asile aux Bretons après leurs expéditions soi-disant déloyales, c’est-à-dire leurs embuscades meurtrières contre les Franks. Ceux-ci n’avaient point osé s’attaquer à ces forteresses de moyenne force ; encore moins songeraient-ils à faire le siège de Minez-Morvan, fortifiée d’une façon formidable et beaucoup mieux défendue. Le chef breton n’avait qu’à rester bien clos dans sa citadelle bien garnie de provisions et attendre là l’hiver, qui forcerait les Franks à déguerpir et regagner la Gaule, ou, s’ils restaient dans la forêt de Priziac, les détruirait par le froid, la faim, la maladie, la misère.
Si Louis le Débonnaire ne voulait pas assiéger Minez-Morvan, qu’était-il venu faire là? Pourquoi n’avoir pas porté ailleurs son armée dévastatrice qui, en incendiant et ruinant le reste du pays, aurait achevé de punir la rébellion de la Bretagne? C’est que cette rébellion, — Louis le savait — tant que Morvan vivrait, ne pourrait être domptée. Il fallait donc faire sortir le chef breton de son asile impénétrable; mais comment?... Voir l’armée impériale étaler ses forces en face de sa résidence, le braver et le défier à sa porte, voilà un affront que Morvan, avec sa fougue et sa fierté bien connues, ne pourrait — on le devina — supporter de sang-froid : il s’élancerait hors de son enceinte pour essayer d’en tirer vengeance ; une fois dehors, il serait facile de l’accabler sous le nombre. Ce plan assez bien conçu ne réussit pas d’abord; Morvan se contint, rongea son frein sans sortir de sa forteresse, et trompa quelque temps son ennui en se livrant avec ses compagnons à des exercices guerriers, à d’ardentes courses de chevaux sous les ombrages de Minez-Morvan (1). Pour l’exciter et l’inquiéter davantage, l’empereur songea à envelopper la forteresse dans les lignes de son armée, à former autour d’elle, quoique à distance, une sorte de blocus; dans cette vue il fit passer sur la rive droite de l’Ellé, avec un corps de troupes pour les défendre, des bagages et des approvisionnements, même une partie de son écurie impériale : preuve qu’il voulait s’établir aussi de ce côté et couper les communications de Morvan avec le reste de la Bretagne. Ceci était plus sérieux; là échoua la patience du roi breton ; le sanglier se décida à sortir de sa bauge pour reconnaître par lui-même la situation des Franks et frapper sur eux, s’il était possible, quelques rudes coups capables de les effrayer et de les éloigner de sa porte.
Il appelle ses guerriers, leur ordonne de se préparer à combattre. Il endosse son armure et se couvre de mailles de fer depuis les genoux jusqu’à la tête (2). A sa femme, ses enfants, ses serviteurs qui s’inquiètent :
— a Vous, dit-il, restez tranquilles dans cette demeure, vous n’avez rien à craindre sous ces ombrages. Moi, avec une troupe peu nombreuse mais d’autant plus sûre, je vais aller examiner les forces de l’ennemi ; bientôt, je n’en doute pas, mon cheval rapide me ramènera ici chargé de dépouilles (3). d
(1) « Interea Murman, dumosis vallibus instans,
Acer equos agitat, armaqae nota capit. »
(Ermoldi lib. III, v. 365-366.)
(2) « nie caput ferro sen cetera membra parato
Vestierat . » (Ermoldi III, v. 467).
(3) Ermoldi lib. III, v. 369-374.