‹ Histoire de Bretagne. Tome secondChapitre 17 sur 392 · MORVAN FAIT UNE SORTIE SUR LES FRANKS · texte numérisé non relu

MORVAN FAIT UNE SORTIE SUR LES FRANKS

Il saute sur ce cheval couvert aussi d’une armure, il le fait caracoler devant la porte du logis, vide la coupe selon l’usage, puis avec joie, avec gaîté (hilarisj presse entre ses bras sa femme, ses enfants, ses serviteurs, mais (dit le poète) il s’attardait à leurs embrassements et s’y arrachait avec peine : oscula lenta dabat. Serrant alors avec force un de ses javelots et le montrant à la jeune et vaillante Bretonne intimement unie à sa vie, à sa lutte patriotique, à toutes ses épreuves :

— « Femme chérie, dit-il, écoute mes paroles : ces armes que tu vois maintenant aux mains de ton Morvan partant joyeusement pour le combat, tu les reverras aujourd’hui même, à mon retour ici, teintes du sang des Franks, car aucun de mes coups, j’en suis bien sûr, ne sera frappé en vain. Salut, femme chérie, salut (1) ! »

Suivi de son petit bataillon, il sort de sa forteresse et chemine quelque temps sous la forêt ; il gravit un rocher d’où le regard s’étend au loin sur les environs et voit de tous côtés les troupes impériales couvrant la campagne, courant partout sans obstacle, pillant et brûlant tout. Plein à cette vue d’une amère tristesse :

— a Amis, dit-il à ses compagnons, regardez l’armée des Franks ; elle dévaste nos champs, elle enlève les hommes et les troupeaux sans obstacle. Vaillance de nos pères, honneur de notre patrie, où êtes-vous? Voyez nos compatriotes; ils se cachent dans les forêts au lieu de combattre les Franks. Et moi hélas ! contre ces maux je ne puis rien : ceux qui m’avaient engagé leur foi et leurs bras, qui avaient promis de militer sous mes ordres toute une année, me laissent seul en ce péril ! Ah î si la fortune voulait me mettre en face du roi frank, comme je lui plongerais mon javelot dans le corps ! Il nous demande un tribut : je lui paierais un tribut de fer. Sans songer à moi je m’élancerais sur lui rapide ; avec joie je courrais à la mort pour la gloire de la patrie et pour la défense du sol natal (2) ! »

— (( O roi, réplique un des siens confident de sa tristesse, rien de plus juste que tes plaintes contre l’abandon où l’on nous laisse ; mais en ce moment mieux vaut les taire que les publier trop haut... Quant à l’idée de te mesurer avec le roi des Franks, c’est un espoir irréalisable : ce roi ne marche qu’entouré d’un épais rempart de troupes, impossible de parvenir jusqu’à lui. Tout ce que nous pouvons faire, c’est de tomber sur quelque détachement de l’armée impériale égaré dans ces bois, et de le tailler en pièces (3). »

Survient un convoi de bagage, de bétail et de chevaux, escorté par un parti ennemi ayant à sa tête l’un des chefs des écuries impériales appelé Cosel. Ermold, pour rabaisser Morvan, s’est attaché à amoindrir le plus possible l’importance du combat où il périt : <l Cosel, dit-il, n’était ni noble ni célèbre. » Pourtant il était Frank de race libre (Francusl ; de la liberté à la noblesse à cette époque la distance était courte ; et sa charge dans les écuries de l’empereur constituait, selon les idées du temps, un poste très honorable et très recherché. — Morvan se jette avec furie sur le convoi, le taille en pièces en un

(1) Ermoldi lib. III, v. 375-390.

(2) « Mcmet sponte mea morti dare nempe juvaret Pro pairiæ lande proque salute soli. »

(Ermoldi III, v. 409-410.)

Nous résumons ici les paroles attribuées par Ermold à Morvan (vers 395 à 410) ; la dernière est sublime. C’est là que nous avons pris le Pro patriæ lavde qui figure comme devise sur notre titre.

(3) Ibid., V. 414-422.

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