AUTRES PAIEMENTS EN NATURE
passion chevaline, de sacrifier deux beaux rann qu’il avait en Guillac : Ran Tonam, qui du haut d’une colline descendait, en couvrant toute la pente de la vallée, jusqu’à la rive gauche de l’Out ; Ran Ritwallon, bordé d’un côté par cette rivière de l’autre par un frais ruisseau appelé Loudoc : deux immenses tapis de verdure ces deux rann, tout émaillés de sources vives (1). Ce que valaient ces deux terres nous l’ignorons ; belle valeur sans doute, car l’acte qui les mit aux mains du prêtre larnhitin fut célébré très solennellement dans l’église même de Guillac, un dimanche, devant une assistance d’élite, entre autres, un abbé, deux prêtres sans compter celui de la paroisse, trois machtierns, Sidol, Worgost, Dilis, quatre même avec Trihoiarn (2), et beaucoup de notables.
En 840, on rencontre dans le plou de Ruflac, sous la trêve de Treb Etwal, un rann dit Wicanton n’ayant que 4 muids de semence de terre labourable, garni d’ailleurs d’un village /uillarisj, d’une famille de colons, et accompagné d’amples dépendances en prés, bois et pacages. Son propriétaire Haëlwicon le vend pour une somme de 30 sols à Maënwobri, qui paie un tiers en argent et, pour s’acquitter du reste, livre au vendeur un cheval blanc, dont l’acte de vente fait l’éloge en déclarant qu’il est r non cowirannm, » c’est-à-dire apparemment (en breton) sans défaut (3).
Ces paiements, partie en numéraire, partie en nature, particulièrement en chevaux, étaient assez fréquents alors en Bretagne. En 842, un prêtre appelé Sulcomin acheta en Giliac (Guillac) la terre de Tnouloscan, dont il paya au vendeur une somme de 20 sols, 8 en argent et le reste sous la forme de deux chevaux (4), mais ces deux-là ne valaient pas l’unique coursier du prêtre larnhitin qui avait soldé à lui seul le prix de deux rann. — Vers 846, un domaine contenant 8 muids de semence, sis en Ruflac et appelé Foubleid, fut vendu au prix de 18 sols, dont l’acheteur paya moitié en argent, moitié sous forme d’un cheval estimé 9 sols, livré par lui au vendeur (5). — Dans les paiements en nature (on l’a déjà vu) les bœufs entraient aussi : en 833, Arzuiu ayant acheté la moitié du minihi Wokamoë situé dans le plou de Bain, livra au vendeur, pour
(1) « Trihoiarn dédit larnhitino Rann Tonam, pro suo equo, a vertice montis usque ad flavium qui vocatur Ulto, et Ran Ritwallon totam atqne integram usque ad oram fluminis supradicti sicut rivus currit per circuitum nomine Loutoc, cum terris, pascuis, cum fontibus atque rivis, et cum omnibus appendiciis suis » (Ibid, n» 116, p. 88). L’éditeur du Cartulaire de Redon veut que ces deux rann aient valu chacun 15 sols ; pourquoi ce chiffre plutôt qu’un autre puisqu’il y avait des rann de tous les prix, du moins (à notre connaissance) de 7 s. à 30 s. ?
(2) Aucun de ces quatre n’était le machtiern de Giliac ; le chef de ce plou, nommé à la date de cet acte, est Riwalt, qui doit être, à mon avis, identifié avec le Riwalt machtiern d’Âlcam (Augan), de Plou Arthmaêl, de Campénéac, mentionné ci-dessus p. 147, 148, 166.
(3) « Ego Haëlwicon... accepi pretium, hoc est, caballum canum, non cowirannum, contra solidos XX., et X. solidos in argento • (Cartul. de Redon, n® 171, p. 131-132 ; cf. n®173, p. 133-134). Bien entendu, ma traduction de cowirannus est purement hypothétique ; mais je ne vois pas pourquoi l’éditeur veut arbitrairement changer non en nomine, et faire de cowirannus le nom propre de ce cheval. Je ne vois pas davantage pourquoi il lui assigne 30 sols de valeur (Prolégom. p. cccxxxvi) quand le texte cidessus dit formellement 20.
(4) «( Sulcomin dédit pretium istius terrœ ad Wenerdon, id est, duos equos et solidos d. (denariorum) VIII., contra solidos xx. » fCart. de Redon, n® 136, p. 103.) Si les deux chevaux étaient de même valeur, chacun d’eux valait 6 sols ; l’éditeur du Cartulaire de Redon se trompe donc en portant le prix de chacun d’eux à 10 s. 4 d. (Prolégom. p. cccxxxvi ).
(5) Ego Wobrian venditor... de terra viii. modios de brace nuncupantes Foubleid... accepi a te (Wetenoc) pretium... hoc est, caballum confra novem solidos, et novem solidos in argento (Ibid. n® 138, p. 105). — L’éditeur du Cartul. de Redon porte le prix de ce cheval à 18 sols (Prol^om. p. GGCxxxvi) ; ce texte, on le voit, le réduit formellement à 9.