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LES DIVERSES ESPÈCES DE BIENS

§ 1". — Églises et monastères.

^ AUF des cas exceptionnels, les églises affectées an cnlte public, diocésain ou paroissial, les monastères institués régulièrement, ne pouvaient entrer dans la classe des biens vendables, achetables et commerçables. Mais à cette époque, les paroisses ayant une grande étendue, beaucoup de particuliers construisaient sur leurs domaines des oratoires, parfois même de véritables églises où, sauf aux jours de grande fête, les gens du voisinage venaient ouir la messe et remplir leurs devoirs religieux. Souvent aussi un Breton, prêtre ou non, envahi par la passion ascétique, construisait dans un coin écarté de son domaine, au fond de quelque gorge sauvage et rocheuse, un oratoire et un ermitage, un petit monastère, où avec quelques compagnons poussés du même souffle, sans s’astreindre à une règle déterminée, sans se lier par des vœux ni se soumettre à un supérieur régulier, il s’imposait librement les œuvres, les prières et les austérités monastiques. — Ces églises, ces petits moutiers imonasteriola} , restant des propriétés privées, pouvaient être vendus, donnés, aliénés, tout comme les autres biens. Nous en trouvons des exemples dans nos actes du IX* siècle, un entre autres au pays de Nantes, curieux surtout parce qu’il montre comment de ces églises, de ces oratoires privés sont souvent sorties de véritables paroisses.

Une charte de l’un 808, relative à cette villa de Grandchamp mentionnée plus haut (p. 190-191), porte : < Je Dumfrad, prêtre, ai vendu à un homme appelé » Renod et à sa femme Winanau une propriété m’appartenant, sise dans le pagas ■» Nantais, dans la villa Gramcampus (Grandchamp), savoir, une basilique édifiée

> en l’honneur de sainte Marie et de saint Pierre, en très bon état (1), plus un

> manse avec ses logis, ses' bâtiments et tout ce qui s’élève sur sa surface, ses

> terres cultivées et ses terres incultes, ses manses secondaires, ses vignes, bois, » prés, pacages, terrains attenants et toutes autres dépendances. De tout cela j’ai

> reçu un prix convenable, agréé par moi, montant à deux cents so/idi, etc... Fait

> en la cité de Nantes, la huitième année de notre seigneur l’empereur Charles, » au mois d’octobre. > Suivent les noms des témoins de cette vente, au nombre

(1) ( Basilicam factam in honore sanctæ Mariæ et sancti Pétri cum omni integritate sua, et mansum, » etc. (Cariai, de Redon, n* 33, p. 26, 27). Sur ia date de cette pièce, voir p. 190, note 7.

HISTOIRE DE l’ÉGLISE DE GRANDCHAMP.

de vingt, tous parfaitement germaniques, en tout cela pas de noms bretons sauf ceux des deux acheteurs, Renod ou Rinod et Winanau (1), — et pas un seul nom gallo-romain. L’église, on le voit, est vendue avec le manse sur lequel elle s’élève et dont le revenu doit subvenir à son entretien et aux frais du culte ; quant au titre de basilique qu’on lui attribue, inutile de s’y arrêter : ici, comme presque toujours à cette époque, il est synonyme d'église.

Le premier luxe que ces deux Bretons, Renod et Winanau, établis en pays frank voulurent se donner, ce fut d’avoir une église à eux, sans doute pour y faire leurs dévotions à la bretonne, trait essentiellement breton. Ils eurent de la peine à attirer à leur suite des compatriotes dans ce cœur du pays frank. Vers 838 seulement, on voit poindre à Grandchamp, à côté de leurs noms, quelques autres noms d’allure bretonne, Connod, Alconnod, Branmar, Lomar, Blatmer, Widal, Winsmal, Unrog, en 849 Haélwocon abbé du monastère d’Aindre (2). Même avant l’annexion de la Marche franko-bretonne à la Bretagne, entre les Gallo- Franks du Nantais et les Bretons du Broweroc, les relations se nouaient peu à peu. Le foyer de patriotisme breton, de vertu religieuse et de charité expansive, allumé à Redon par Conwoion et Nominoê, projetait ses rayons au loin et exerçait, même sur cette population des Marches si longtemps adverse, une puissante attraction. De là aussi venaient à ce monastère des libéralités, des pèlerinages. En janvier 838, Unrog habitant de Grandchamp donna à l’abbaye de Saint- Sauveur de Redon une belle vigne plantée sur le territoire de la villa Gramcampus, au bord du « fleuve » Nagia et qu’il avait achetée au prix notable de 150 sols (3). Unrog était, il est vrai, le fils de Winanau. Mais quatre ou cinq ans après (en 842 ou 843), Lanthilde, une dame franke originaire du pays d’Angers, fit à Redon pareille largesse et donna un manse dépendant de la villa Marcius au territoire de Grandchamp, acheté par elle dix ans plus tôt, en 833, du diacre Gustus ou Gusto pour la somme de 120 sols (4), — et en 844, deux autres personnages franks, Tedald et sa femme Æltrude, ajoutèrent à cette donation celle du principal domaine de cette villa, appelé lui-même Marcius (5).

Le monastère de Redon était donc, par suite de ces libéralités, fortement établi à Grandchamp ; pour être tout à fait maître de ce poste au point de vue de l’influence religieuse, il lui manquait l’église de cette vicairie, — car dans la donation de Lanthilde (842 ou 843) Grandchamp porte ce titre. La mort du diacre

(1) Winanau (imprimé à tdrt Uinuanau au lieu de Uuinanau, p. 26 du Cariai, de Redon) est certainement un nom breton; on le trouve dans plusieurs chartes bretonnes, Ibid., p. 25, 66, 71, 162, 205. Sur Rinod voir J. Loth, Chrestomaihie bretonne, p. 160.

(2) Voir Cartul. de Redon, p. 34, 162, 163.

(3) c Ego Unrog trado vineam meam ad locum Rotono... et resedit ipsa vinea in rem proprietatis meœ, in villa Gramcampo, in pago Namnetico super fluvio Nagia • (Ibid., n« 210, p. 162). — Ce fleuve Nagia est un petit cours d’eau dit aujourd’hui le ruisseau d’Hocmard (Carte de l’Etat-M^jor, 104), qui touche le bourg de Grandchamp du côté du Nord, qui traverse cette corn»*, puis celle de Sucé, dans la direction du N.-O. au S.-E., et se jette dans l’Erdre entre Sucé et la Chapelle-sur-Erdre près d’un village qui a gardé ce nom de Nagia devenu Naie en français.

(4) Voir l’acte de vente de Gustus à Lanthilde, Cart. de Redon, n» 43, p. 35; et la donation de Lanthilde à Redon, n» 214, p. 164-165. La libéralité de cette dame semble surtout stimulée par sa dévotion à S. Apothème ou Hypothème (évêque d’Angers), dont les reliques, longtemps gardées et vénérées à Angers, avaient été depuis quelques années transportées à Redon. Notez aussi que l’acte de cette donation fut dressé à Angers, ce qui indique l’origine de la donatrice.

(5) < Tedaldus et copjnz ejus ^etrudis dant Rotono locum qui vocatur Marcius, prope terram Sanctæ Mariœ, situm in villa Martio. Factum est in villa Marcio » etc. (Ibid., Appcnd. n» 18, p. 361).

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