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LES PETITS MONASTÈRES BRETONS

Gusto la lui donna. Elle eut lieu en 846. Ce bon diacre avait dés amis très dévoués qui, pour assurer le salut de son âme par des prières efficaces et abondantes, ne trouvèrent rien de mieux que de faire à Saint-Sauveur et à Tabbé Conwoion une large aumône ; cette aumône fut le don de l’église de Grandchamp. Les amis qui s’unirent pour celte œuvre pieuse étaient au nombre de quatre : Connod, Rinod, Alconnod et Incommarc (1). Les trois premiers noms sont franchement bretons, le dernier laisse quelque doute. Rinod est évidemment Renod, acquéreur de l’église en 808. Ici il est seul, il a perdu sa chère Winanau ; mais il continue, il complète son œuvre et celle de son fils Unrog en s’associant à ses trois amis pour faire passer l’église de Sainte-Marie sous la direction des moines de Redon.

C’est celte église bâtie par le prêtre Dumfrad, puis entretenue par les deux Bretons, Rinod et Winanau, c’est elle qui a fondé l’existence de Grandchamp comme groupe de population, comme circonscription administrative, comme paroisse et comme commune. Avant celte église, Grandchamp n’était qu’un village {villa/ sans importance ; l’église de Saint-Pierre et de Sainte^Marie en fit un centre, un vicus, c’est-à-dire un bourg, puis une circonscription officielle de l’administration carolingienne, une vicaria. L’habile et bienfaisant gouvernement des moines de Redon fonda définitivement la paroisse et donna à cette petite société assez de cohésion et de solidité pour lui permettre de se maintenir à travers dix siècles de guerres, de révolutions, et d’arriver intacte jusqu’à nous. — Ces églises privées du XP siècle, bien qu’on puisse être choqué de les voir livrées aux hasards de la vente et du trafic, avaient donc pourtant un rôle utile et parfois même fort intéressant.

Venons aux petits monastères bretons.

Nous avons vu plus haut (p. 147) un pieux Breton Worvelel ou Guorvelet, venir vers l’an 820 demander au puissant tiern larnhitin un coin de terre solitaire dans ses domaines pour y pleurer tout à son aise ses péchés. Il reçut de lui la sauvage et pittoresque montagne de Rosgal, aujourd’hui Roga, sur l’Out, alors encore toute couverte de halliers, toute emmantelée des épaisses futaies de l’immense Brecilien. A la mort de Worvelet, son fils Worvoret obtint la survivance de son ermitage et même plus, car lamithin lui donna plein pouvoir d’abattre et de défricher la forêt autour de lui , sans restriction, sans limitation, aussi loin qu’il le pourrait. Worworet disparaissant à son tour sans héritier en 834, Portitoê, le fils de larnhitin , afin de maintenir en activité cet atelier de défrichement, offrit aux moines de Redon d’en prendre possession. Le présent n’était pas considérable : il y avait un rustique oratoire qu’on appelle ici encore basilica, et un modeste logis, mansiuncula. Trouvant le poste bien placé pour étendre dans le pays les conquêtes de la civilisation agricole et chrétienne, les

(1) « In Dei Domine^ Connood, Rignodo, Âlconnodo et Incommarco, convenit nobis bona voluntas pro remedio animœ Gustodii diaconi : tradidimus illam ecclesiam Sanctœ Mariœ cum ipso alodo qui ad ipsam pertinet... ad illnd monasterium S. Salvatoris in Hotono... etresidet ipsa ecclesia in villa Gramcampo » {Ibid., n^ 42, p. 34). Pour la date de cet acte, marquée par la 7* année de Tempereur Lothaire, on a le choix entre 846 et 849, la première de ces dates me semble préférable. — Sur Incommarc ou Inconmarc, voir Loth, Chrestomathie bret., p. 142.

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ROSGAL ET SAINT-DUCOCA ,

disciples de Conwoion l’acceptèrent; ils étaient même déjà installés dans cette maisonnette devant la façade de leur église le 28 novembre 834, lorque Portitoé les vint visiter pour leur donner de nouveaux territoires et les inciter, comme Worworet, à défricher de la forêt « tant qu’ils pourraient (1). » Les bons moines, dignes héritiers des grands débrousseurs du VI® siècle, n’y manquèrent pas ; cette terre leur doit sa mise en culture.

Vers le même temps (en octobre 833), une autre scène du même genre se passait dans une autre clairière récemment percée à travers les masses profondes de la grande forêt centrale, mais beaucoup plus loin vers le Nord-Ouest, et que l’on commençait à nommer le plou de Cleguéruc. Rethworet, digne prêtre breton poursuivi, comme bien d’autres de sa robe et de sa race, par la passion de l’anachorétisme, s’était quelques années auparavant enfoncé dans les landes, les bois, les roches de ce pays perdu; il y avait bâti un oratoire, quelques logettes, en un mot un petit moutier /monasteriolam/ et défrichant le sol autour de lui, se l’appropriant du droit de premier occupant, en avait fait une terre monastique, monachilis terra (2), qui finit par s’étendre assez loin. Ce laborieux défrichement il l’avait mis, comme son modeste oratoire, sous le patronage d’un vieux saint celtique dont le nom seul, par suite de cette circonstance, nous a été conservé d’ailleurs absolument inconnu, saint Ducoca ou saint Ducocan.

Rethworet en était là de sa rude entreprise, quand vint jusqu’à lui le renom de ce merveilleux sanctuaire de science, de charité, de sainteté alors récemment fondé sur les bords de la Vilaine, au lieu de Redon. Devant son âme s’ouvrit un nouvel horizon, le rayonnement de cet ardent foyer lui sembla désormais préférable aux âpres jouissances de sa solitude; il sollicita et il obtint la faveur d’entrer dans l’abbaye de Saint-Sauveur; mais avant de s’y rendre, il voulut mettre entre les mains de sa nouvelle famille le domaine et le petit établissement créés par lui. L’abbé Conwoion lui-même vint visiter le moutier de Saint-Ducoca ; du machtiern Alvrit, qui dans cette clairière ouverte par l’intrépide Rethworet était venu fonder un nouveau plou sous le nom de Cleguéruc, Conwoion sollicita la confirmation du don fait par Rethworet à l’abbaye de Redon, et nous l’avons vu plus haut (p. 149) écrire de sa propre main l’acte de donation en présence du machtiern approuvant et ratifiant (3) : ce qui ne l’empêcha pas, ce machtiern, un peu plus tard, de profiter de l’éloignement de l’abbaye de Saint-Sauveur pour lui voler tout le domaine et le moutier de Saint-Ducoca; mais (en 871) le grand roi justicier Salomon, réprima vigoureusement ce brigandage (ci-dessus p. 112).

Si le rayonnement bienfaisant et vivifiant de l’abbaye de Redon se faisait sentir jusqu’aux bords du haut Blavet, jusqu’au centre si reculé de la péninsule bretonne et de la grande forêt armoricaine, combien plus devait-il être puissant sur les deux rives de la Vilaine. Aussi est-ce à lui, à son influence énergiquement

(1) « Dédit Portitoé Cran Wikant et Cran Quarima et quicquid passent eradicare de siloa ad monachos Rotonenses, sedentes in mansiuncula ad frontem basilicœ, in monasterio Guorgaelet. » (Cartul, de Redon, n« 13, p. 13, acte mal daté par l’éditeur de 837 au lieu de 834 ; cf. n^ 11, p. 11.)

(2) c Monasteriolum quod vocatur Sent Ducocca, cum omni monachili sua terra » {Ibid,, Append. n® 4, p. 354). Ne serait-ce point de ce monachilis que serait venu le terme breton menehi ou minihi, lieu des moines, propriété monacale?

(3) Voir toute Thistoire de Saint-Ducoca dans le CartuL de Redon, Append. n® 4, p. 354, et (avant l’Appendice), n® 247, p. 198-199. — Cleguéruc, auj. Qéguérec, ch.-l. de c*®", arr. de Pontivi (Morbihan).

CASTEL-UWEL, SAINT-THOUI, LES MINIHIS.

bretonne que l’on doit rapporter l’origine et le progrès de ce mouvement d’immigration, qui depuis la fondation de Redon couvrit de Bretons la rive gauche de la Vilaine et le territoire compris entre cette rivière et la Loire. Là se développa aussi ce goût des ermitages, des monastères privés, que l’instinct irréductible d’indépendance individuelle combiné avec l’esprit d’ascétisme multipliait en ce temps-là chez les Bretons. Dans le nombre il en était un appelé Castel Uwel, situé dans le plou d’Avizac, au bord de la Vilaine, bien doté en terres, prés, pacages, et d’où dépendaient plusieurs écluses établies sur le fleuve. En 848, il appartenait à un prêtre du nom de Ricoglin, mais qui n’en était pas le fondateur, car il déclare lui-même l’avoir reçu de ses parents en héritage (1). Le 9 février 848, il en fit donation solennelle à l’abbaye de Redon, avec quelques circonstances notables. La première, était c un cens annuel dû à saint Samson id dit l’acte, c’est-à-dire une rente imposée à ce monastère au profit de l’église de Dol. On n’en fait point connaître le montant, quoiqu’on y attache une grande importance, car le non paiement de cette rente est présenté comme un cas résolutoire de la donation, cc laquelle demeurera à tout jamais fixe et irrévocable, dit le donateur, 1 pourvu toutefois que les moines de Redon paient tous les ans sans aucune diffi- » culté le cens dû à S. Samson, comme mes parents et moi jusqu’ici nous l’avons fait (2). iD L’autre circonstance notable c’est que l’acte fut dressé à Redon, » Nominoë prince de toute la Bretagne présent en personne et approuvant cette » aumône , avec beaucoup d’autres nobles de Bretagne consentant et confirmant aussi cette donation, entre lesquels figurent Erispoê fils de Nominoë, Salomon son neveu, le machtiern Portitoë, etc. — Quelques mois plus tard, Nominoë faisait de l’église de Dol, siège épiscopal de saint Samson, la métropole de la Bretagne. Cela explique la faveur particulière marquée par le roi Nominoë, par les princes de sa famille et les seigneurs de sa suite, à un donateur si ami du saint patron et fondateur de ce siège; cela explique la solennité extraordinaire dont fut entourée sa donation.

Erispoê, avant la mort de son père Nominoë, possédait un petit monastère consistant en une église ou oratoire dédié à saint Thoui, doté d’un domaine assez rondelet comprenant, entre autres choses, quatre rann. Par quelles circonstances cette abbatiole fabbatiolal était-elle tombée aux mains du prince de Bretagne? Où se trouvait-elle située? Qu’est-ce que son patron saint Thoui? Toutes questions auxquelles jusqu’ici il n’y a pas de réponse. — Erispoê voulut faire de ce bien ecclésiastique un emploi religieux ; il le donna à un prêtre du nom de Uinweten, qui alla y vivre quelque temps in habitu canonico, disent les actes, c’est-à-dire en anachorète suivant librement quelqu’une des règles monastiques bretonnes. Comme Rethworet, Uinweten séduit, fasciné par la grande lumière religieuse de Redon, déserta sa solitude (en 854) pour entrer à l’abbaye de Saint-Sauveur; en y entrant il lui fit don de son abbatiole de Saint-Thoui (3).

(1) « Monasteriolam quod vocatur Castel Uwel, situm super ripam Visnonici fluminis, in plebe nuncupata Âvizac, cum pratis, pascuis, exclusis, etc., sicut a me jure hereditario nunc usque videtur esse possessum » {Ibid., n» 97, p. 73).

(2) « Ista donatio et elemosina per omnia tempera fixa atque inconvulsa permaneat... ita tamen ut ipsi monachi censum annualem debitum Sancto Samsoni, omni anno, sine aliqua contentione reddant, sicut et ego et mei parentes nunc usque reddimus » (Ibid., p. 74).

(3) Cart. de Redon, Append. n« 45, p. 371.

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