IL EST TUÉ ET LA BRETAGNE SE SOUMET
instant, puis s’élance sur la troupe qui l’escorte, combattant suivant la mode bretonne (1), c’est-à-dire attaquant impétueusement, puis simulant la fuite pour attirer sur ses pas les ennemis débandés et les écraser ensuite dans un retour offensif. Cette tactique réussit au point que le chef frank, pour arrêter la déroute des siens, est contraint de se mettre en ligne, Morvan fond sur lui, criant :
— A toi d’abord ce présent ! Tu le garderas longtemps en mémoire de moi.
Et il lui lance avec force son javelot en plein corps. Cosel, agile et prompt, reçoit le coup dans son bouclier, se précipite sur Morvan encore tout ébranlé de l’effort qu’il vient de faire et lui perce la tempe d’un coup de lance (2). Le chef breton à demi-mort tombe à bas de son cheval ; sans quitter la selle. Cosel l’achève en lui tranchant la tête de son glaive. Mais en portant ce coup il se découvre ; le fidèle compagnon ou écuyer {cornes! de Morvan, qui s’empressait pour relever son maître, saisit l’instant et plonge sa lance dans le cœur de Cosel qui aussitôt tombe mort. L’écuyer du chef frank (Cosli puer! veut le venger et attaque impétueusement celui de Morvan ; tous deux s’enferrent mutuellement de leurs glaives et roulent Tun contre l’autre blessés à mort. Trois cadavres sont entassés sur celui de Morvan. Mais les Franks ignorent encore le nom du Breton en l’honneur de qui se célèbrent ces rouges funérailles. Ils emportent sa tête dans leur camp et la montrent toute souillée de sang et de poussière à l’abbé Witcar, qui d’abord en cet état ne peut la reconnaître. Il la lave et il la peigne avec soin : sans hésiter il y retrouve les traits de Morvan.
Grande joie, grand triomphe au camp de l’empereur ; les Franks répandent de suite cette nouvelle par toute la Bretagne. Toute la Bretagne accablée du coup se soumet, et l’empereur avant de quitter ce pays décrète pieusement quelques réformes écclésiastiques dont nous parlerons plus tard. Puis il renvoie son armée en Gaule et va retrouver à Angers sa femme l’impératrice Ermengarde, qui y était restée malade (3).
§ 5. — La révolte de Wiomardh (822-825.)
Le découragement causé aux Bretons par la mort de Morvan ne fut pas de longue durée. A y regarder de près, par sa fougue imprudente lui-même avait été l’auteur de sa ruine. S’il se fut tenu bien clos dans Minez-Morvan, laissant l’armée impériale en battre les abords comme une marée impuissante bat les roches de la côte, l’hiver venant eût forcé ces hordes malfaisantes d’évacuer la
(1) « Nunc hue, nunc illuc armis furit ante paratis ;
More parentis agens, nunc fugit, atque redit. »
(Ermoldi III, v. 429-430.)
(2) « Guspide francisco terapora lata forât. »
(Ermoldi III, v. 456.)
Bien que l’arme appelée francisque passe pour avoir été une hache d’armes, les mots cuspis, forât, semblent plutôt désigner une lance.
(3) L’empereur arriva le octobre 818 à Angers, où l’impératrice mourut le 3 du meme mois. {Vita Lndovici Pii auctore Astronomo, cap. 9 ; Eginhardi Annal, an 818, dans D. Bouquet, Rec. des hist. de Fr. VI, p. 102 et 178.) Suivant la Chronique de Moissac (Ibid. p. 172), Louis le Débonnaire avait célébré la Pâque (28 mars) à Aix la Chapelle et était entré en Bretagne avec son armée à l’été (œstiüo temporel, ce qui désigne naturellement le mois de juin. De juin à la fin de septembre, la guerre dura quatre mois, mais cela doit s’entendre des deux expéditions impériales, celle qui échoua et celle qui réussit.
RÉVOLTE DE WIOMARC’h.
Bretagne, et Morvan reprenant toute sa liberté aurait pu combiner de meilleures mesures, nouer entre les Bretons une ligue plus solide pour résister à de nouvelles attaques. Il ne faut donc pas s’étonner de voir, quatre ans après seulement (en 822), éclater une nouvelle révolte.
Le rebelle, qui semble avoir été d’abord assez isolé, s’appelait Wiomarc’h ; sur divers indices (que nous verrons plus bas), il devait habiter le Nord de la Bretagne, pas très loin du territoire gallo-frank, c’est-à-dire du comté de Rennes, ce qui mettrait sa résidence dans la région occidentale de la Domnonée (1). En 822, à l’équinoxe d’automne, les comtes de la Marche frankobretonne entrèrent en Bretagne, se dirigèrent vers les domaines de Wiomarc’h, ravagèrent tout par le fer et par le feu (ferro et igné), et rentrèrent ensuite chez eux sans encombre /prospéré); mais deux points semblent certains : ils ne s’attaquèrent point à la résidence ni à la personne de Wiomarc’h qui plus sage que Morvan resta bien en sûreté dans son fort, et d’autre part l’expédition eut exclusivement pour objectif la principauté, la terre propre du rebelle, et non le reste de la Bretagne (2). Probablement même cette expédition malgré ses ravages ne fut pas très triomphante et, loin d’intimider les Bretons, les exaspéra, car deux ans après (en 824) ce n’est pas Wiomarc’h seul, c’est la Bretagne tout entière qui se souleva contre les Franks. Il fallut de nouveau pour la réduire une grande expédition, comme en 818, avec l’armée impériale et l’empereur en tête.
Dans le plaid général, placite ou grande assemblée de l’Empire tenue à Compiègne à la Saint-Jean de l’an 824, cette expédition fut décidée ; on la devait entreprendre de suite ; mais la disette obligea d’attendre après la moisson. A l’ouverture de l’automne, aux premiers jours d’octobre, l’empereur avec deux de ses fils Pépin et Louis, se rendit à Rennes, — « ville qui touche (dit Eginard) » aux frontières de la Bretagne (3), » — et y trouva réunies toutes ses troupes. En 818, l’objectif principal de la campagne — la résidence de Morvan — se trouvant sensiblement plus voisin de la côte sud que de la côte nord, le rendezvous de l’armée impériale avait été fixé à Vannes, c’est-à-dire sur la côte sud. En 824, le choix de Rennes comme point de concentration et base des opérations militaires, prouve que ces opérations devaient être principalement dirigées contre la région septentrionale de la Bretagne.
Arrivé en cette ville, l’empereur partage son armée en trois colonnes : l’une au centre sous ses ordres et sous la direction de Lantbert comte de Nantes, laquelle marche en gros bataillons par les grandes voies romaines (4) ; les deux
(1) De Wiomarc’h aussi on a voulu faire un comte de Léon, à cause de la fréquence de ce nom dans la dynastie comtale du Léon aux XI* et XII* siècles ; indice très insuffisant, car ce nom était répandu dans toute la Bretagne bretonnante.
(2) « DCCGXXii... Post œquinoctium autumnale, a comitibus Marcæ Britannicæ in possessionem cujusdam Brittonis expeditione facta, omnia ferro et igné vastata sunt. » [Eginhardi Annal, dans Du Chesne, Hist. Franc. Script. II, p. 265.) La Vie de Louis le Débonnaire par V Astronome porte : « propter cqjusdam Britonis rebellionem, ciijiis nomen Wiomarchiis fuit. » (Ibid. p. 302.)
(3) « Ad initium autumni... adunatis undique omnibus copiis, Redonas civitatem, terminis Britanniæ contiguam (imperator) venit. » {Eginhardi Annal, anno 824, dans Du Chesne II, p. 268.)
(4) a Ciésar agens Francos per calles dirigit amplos ;
Regmina Brittonum sic peragrata patent. i>
(Ermoldi lib. IV, v. 133-134.)