LES JARDINS DES MOINES DE REDON AU IX* SIÈCLE
autres choses, une vigne qui devait être d’un grand prix puisque, grâce à elle, son maître sauva sa main droite et paya du même coup tous ses forfaits. — Les moines de Redon, on le devine, s’adonnaient avec zèle à l’horticulture. Non seulement ils avaient des jardins dans leur abbaye, ils en entretenaient aussi dans plusieurs de leurs domaines; les chartes signalent, entre autres, celui de l’ile de Plaz, baigné de tous côtés par la Vilaine, défendu par des haies vives {concisa), abrité contre les vents par de grands bois, et sans doute le plus bel ornement de la terre de Vilar Eblen que leur avait donnée Ratuili (1).
Mais qu’était ce jardin de Vilar Eblen auprès de celui de l’abbaye-mère confié à la direction du bon Condeloc ou Cundeluc, l’un des premiers compagnons de saint Conwoion et qui l’avaient assisté dans les rudes épreuves du commencement, quand le Débonnaire, excité par ses comtes et ses évêques, rabrouait de la belle manière les pauvres moines bretons (ci-dessus p. 35-36). Ce moine jardinier {monachus hortulanus) avait une simplicité d’enfant, une bonté, une charité sans pareille pour toutes les créatures de Dieu, une pureté et une piété angéliques ; quand il célébrait la messe, il versait des torrents de larmes. Tout son zèle, toute sa vertu se .tourna sur la mission qu’on lui avait confiée, c’est-à-dire sur son jardin; il y passait tout son temps, n’y voulant souffrir nulle tache, nul défaut, et ainsi; dit l’hagiographe, il arriva à en faire un jardin parfait (2). Mais alors il eut à subir une rude épreuve. Allant un matin, sans doute après une nuit chaude et orageuse, se mettre à l’ouvrage, il trouva tous ces carrés couverts de chenilles, qui ne restaient point en contemplation devant ses merveilles horticoles et ses magnifiques légumes, mais leur rendaient hommage à leur manière en les rongeant, les dévorant goulûment c à bouche que veux-tu. » Tous les choux y avaient presque passé. Le pauvre hortalanus fut consterné ; se vengea-t-il par un massacre des maudites bestioles ? On ne le dit pas, son bon cœur probablement s’y refusa. Avec ses aides il essaya de les enlever de son jardin, il en revenait plus qu’on n’en ôtait. Désespéré, se tournant vers cette légion dévorante :
— c Hélas ! dit-il, je ne puis vous chasser du jardin des serviteurs de Dieu, je n’en ai pas la force, je n’ai pas assez d’hommes pour cette besogne ; mais au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, je vous ordonne de sortir d’ici tout de suite et de vous en aller au loin ! »
Selon l’hagiographe, les chenilles partirent aussitôt. De façon ou d’autre, il se débarrassa du fléau, répara le désastre, et par de nouveaux labeurs rendit à son cher jardin tout son lustre.
Mais pour un autre genre d*insectes son cœur avait autant de tendresse et de complaisances que de malédictions pour les chenilles : ces insectes favoris, c’était les abeilles. Il avait eu quelque peine à les acclimater. Oh I ces beaux pains de cire
(1) < Venit Ratwili ad Conwoionem abbatem in insula Plaa et dédit illi Vilar Eblen, ubi est hortus monachomm, cum silva et concisa, sicut circumcingitur illâ concisâ » (Cartul. de Redon, n® 216, p. 166). Ponr la date de cet acte, on peut choisir entre les trois années 850, 861 et 867. Le Ratuili de cette charte ne peut être le fondateur de Redon, ce pourrait être le fils du machtiern Wrbili ; mais il y a tant de Ratuili dans le Cartulaire de Redon que le choix est difficile.
(2) € Data est ei a sancto pâtre (Conwoione) monasterii cura horti. Tune ille certatim cœpit propriis manibus operari, perduxitque ad summum, et quidquid in horto deerat quotidie implebat » (Gesta SS. Rot. II, 3, dans D. Morice, Preuves, I, 245).