TROISIÈME EXPÉDITION DE LOUIS LE DÉBONNAIRE
autres plus mobiles à droite, à gauche, chacune sous Tun des fils de l’empereur, Louis assisté du comte Matfrid d’Orléans, et Pépin du chancelier Helisachar. Ces trois colonnes dévastèrent de nouveau consciencieusement, sans pitié, toute la Bretagne ferro et igné; mais elles ne purent atteindre Wiomarc’h. Néanmoins pour éviter la ruine complète du pays, les Bretons après avoir prolongé la résistance pendant près de deux mois (1), promirent de se soumettre et donnèrent à l’empereur des otages. Louis le Débonnaire était de retour à Rouen le 17 novembre.
Le moine Ermold prit part à cette expédition , du moins jusqu’à Rennes. Là il s’affubla d’un glaive et d’un bouclier pour suivre la colonne de Pépin ; mais le prince le trouva si grotesque en cet équipage qu’il en rit à gorge déployée et le renvoya à ses livres (2).
En mai 825, la grande assemblée des Franks se tint à Aix la Chapelle. Là parurent pour confirmer leurs promesses de soumission à l’empire la plupart des chefs bretons, entre autres Wiomarc’h, t qui (dit Eginhard) avait par sa perfidie » soulevé toute la Bretagne, et par sa folle opiniâtreté forcé l’empereur de faire » contre ce pays l’expédition de l’année précédente (3). x> D’après ces paroles de l’annaliste, les Bretons commençaient donc à comprendre la nécessité d’une action commune contre l’ennemi commun ; la prétendue perfidie de Wiomarc’h n’était que son habileté à grouper autour de lui, à retenir sous sa bannière, à faire combattre ensemble sous ses ordres tous ou presque tous les Bretons, jusque là si divisés, si récalcitrants à une direction unique et suprême. Ces nouvelles dispositions cultivées par Wiomarc’h ne pouvaient manquer de créer aux Franks de grosses et incessantes difficultés. Aussi Louis le Pieux s’attacha à traiter les chefs bretons, y compris Wiomarc’h, avec une bienveillance, une douceur toute particulière : il les renvoya chez eux comblés de présents (4).
Le retour de Wiomarc’h en Bretagne dans la bonne grâce de l’empereur, grand crève-cœur pour les comtes de la Marche franko-bretonne, surtout pour leur chef Lantbert si acharné contre les Bretons ! A leurs yeux — peut-être n’avaient-ils pas absolument tort — tant que Wiomarc’h vivrait, la soumission de la Bretagne restait précaire ; ils redoutaient à la fois son habileté militaire qui l’avait fait échapper à toutes les forces de l’Empire, son habileté politique qui était en train de faire de tous les Bretons une seule nation avec une armée nombreuse et redoutable. Mais quand les chroniqueurs franks montrent Wiomarc’h, à peine revenu d’Aix la Chapelle avec les faveurs de Louis le Débonnaire, se soulevant
(1) < Consumptis in bac expeditione xl, vel eo amplius, diebos... Hotomagum civitatem ad xv. Cal. Decembris (imperator) reversus est » (Eginhardi Annal, anno 824, dans Du Gbesne II, p. 268). Sur cette expédition de 824, outre Eginbard, il faut voir Annal. Franc. Fuldens. Ibid. p. 644; — Vit. Ludov. Pii, auct. Astronomo, Ibid. p. 303; — Ermoldi Nigelli De rebus Ludov, Pii, lib. IV, v. 113-144.
(2) c Hue egomet (dit Ermold) scutum bumeris ensemque revinctum Gessi ; sed nemo me feriente dolet.
Pippin, boc aspiciens, risit, miratur et infit :
« Cede armis, frater, litteram amato magis. »
(Ermoldi IV, v. 135-138.)
(3) « Wibomarebus, qui perfidia sua totam Britanniam conlurbaverat, et obstinatione stultissima ad memoratam expeditionem faciendam imperatoris animum provocaverat » (Eginhardi Annal, anno 825, Ibid.).
(4) « (Wibomarebus) misericorditer susceptus et cum ceteris civibus muneribus donatus, ad nativum solum permissus est redire. » (Vit. Ludov. Pii, auct. Astronomo, dans Du Gbesne II, p. 303.)
wiomarc’h tué par trahison.
de nouveau spontanément contre Tempereur, le fait ainsi présenté est invraisemblable : l’habileté même du Breton devait tout au moins, après les derniers événements, l’obliger de temporiser. Et au contraire, on nous le peint plus furieux que jamais, s’emportant à des excès inconnus de lui jusque-là; car s’il avait proclamé obstinément son indépendance et celle de la Bretagne, il n’avait point attaqué — nul ne l’en accuse — le territoire de l’Empire. Comment croire qu’il l’ait fait de gaîté de cœur, sans provocation, au retour d’Aix la Chapelle?
Cependant, au dire des meilleures chroniques, il se serait alors jeté sur la Marche franko-bretonne , sans doute sur les comtés de Rennes et de Nantes, et y aurait promené le pillage, l’incendie (1). Le fait matériel ainsi attesté ne peut guère être révoqué en doute. Mais la cause du fait, c’est là ce qu’il faudrait connaître : malgré le silence des annales frankes, seule lumière dans ces ténèbres — et souvent hélas I lumière perfide, — cette cause semble aisée à pénétrer.
Lantbert, grillant de reprendre la lutte contre Wiomarc’h, machinant contre lui une trahison, fit dévaster sans doute par ses affidés le territoire de la Bretagne sur divers points de la frontière, bien sûr que le chef breton ne saurait point résister à cette provocation. C’est ce qui eut lieu. Lantbert s’en autorisa pour rentrer hostilement en Bretagne et lança ses gens tout droit sur la demeure de Wiomarc’h, dont la trahison leur ouvrit les portes et qui, par la trahison, massacrèrent le vaillant chef (2).
Morvan, Wiomarc’h, généreux champions de l’honneur et de l’indépendance de la race bretonne, — souffrir, périr pour cette cause fut pour vous une allégresse. Vos ennemis mêmes l’ont proclamé : « Vous vous êtes jetés joyeux dans la mort » pour la gloire de la patrie et pour la défense du sol natal ! » (3). Votre sacrifice ne sera point stérile : votre sang va enfanter un vengeur, un libérateur, un héros qui relèvera la Bretagne et la comblera de gloire et de puissance.
(1) « Wihomarcus Britto terminos Francorum incendiis et direptionibus infestare non cessavit » (Annal. Fuldens. anno 825, dans Du Chesne II, p. 545). L’Astronome, dans sa Vie de Louis le Débonnaire, accuse Wiomarc’h de « vicinos suos, domini imperatoris fidèles, incursare » (Ibid. p. 304). D’après cela, la résidence de Wiomarc’h devait être assez voisine de la Marche franko-bretonne (terminos Francorum, vicinos suos) et se trouver (comme nous l’avons dit ci-dessus p. 24) dans le Nord de la péninsule, non dans le Léon par conséquent, mais dans la partie de la Domnonée avoisinant le comté de Rennes. C’est tout ce qu’on en peut dire.
(2) « Wiomarchus... ab hominibus Lantberti comitis in domo propria circumventus atque interfectus est » {Eginhardi Annal, an. 825, dans Du Chesne II, p. 269; cf. Vit. Lud. Piïauct. Astron. Ibid, p. 304, Annal. Fuldens. eod. anno, Ibid. 545). Circumventus dénote clairement une trahison ; in domo propria, une trahison domestique.
(3) Voir ci-dessus, p. 22, note 2.