PAROISSES BRETONNES SÉCULARISÉES, LEUR ORGANISATION
juridiction s’étendre sur un territoire continu enclos dans des limites fixes. Ajoutons-y la réforme rituelle qui, toujours par la volonté carolingienne, substitua à l’antique liturgie celto-bretonne, plus ou moins voisine de la gallicane, la liturgie romaine (1) : réforme qui affecta, il est vrai, non seulement la Bretagne, mais toute la Gaule.
§ — Les paroisses.
Telle fut au IX° siècle « l’évolution » de l’église brito-armoricaine. Quoique voulus, commandés par deux empereurs et soutenus par toutes les forces de la puissance impériale, ces changements ne s’opérèrent pas du jour au lendemain. On sait comme la race bretonne répugne à se séparer de ses traditions. Celle de ces innovations qui s’accomplit la première, ce fut l’établissement en Bretagne d'un clergé séculier. Les chartes de Redon nous le montrent, au IX<^ siècle, installé à peu près dans tous les plous, ayant partout d’assez nombreux représentants partagés en trois classes : prêtres, diacres, clercs, bien séparés des moines, et qui semblent la plupart du temps en possession du gouvernement spirituel de la paroisse : non que tous ces séculiers participent au ministère pastoral, beaucoup d’entre eux sont ce que l’on appelle aujourd’hui prêtres habitués, ou encore attachés à la maison de quelque tiern, comme Doitanau chapelain (capellanarius/ de larnhitin l’ancien, Roëntworet prêtre de Roiantdreh, etc. Mais parmi ces séculiers se recrutent maintenant les pasteurs des plous, et en relevant avec soin les noms et les titres de ceux qui figurent dans nos actes comme témoins, on peut se faire idée du clergé d’une paroisse bretonne au 1X« siècle. En tête il y avait le chef, répondant au recteur de nos jours et qu’on appelait alors « le prêtre du plou, presbyter plebis. » A Guillac, par exemple, nous trouvons trois personnages portant successivement ce titre : de 816 à 835 environ, larnhitin qui élevait de beaux chevaux et dut inculquer à ses paroissiens, avec les préceptes du décalogue, ceux de Fhippiatrique, il est positivement qualifié presbyter in plebe Giliac. Son successeur Sulcomin acheta en 842 la terre de Tnouloscan et vécut parmi ses ouailles jusqu’en 870, un acte lui donne formellement le titre de « prêtre du plou de Giliac, » — titre que l’on trouve un peu plus tard (en 895) attribué au prêtre Woloican, lui-même successeur de Sulcomin (2). — A Molac, en 849, à côté du prince du plou larnhitin, représentant l’autorité civile, figure le chef ecclésiastique, le prêtre du plou appelé Epetic (3.
Ce chef avait des auxiliaires : d’abord, les prêtres habitués du plou qui ne pouvaient manquer de lui prêter leur concours, et de plus dans les grandes
(1) Quelques auteurs affirment même cotre la liturgie bretonne et la gallicane une identité complète, mais c’est une simple hypothèse et même, en de tels termes, peu admissible.
(2) f larnhitinum presbyterum in plebe Giliac » {Cartul. de Bedon, n® 116, p. 88). — « Sulcomin presbyter de Giliac {Ibid, n® 165, p. 128); cf. n®* 136, 137, 222, p. 103, 104, 171. — Woloican presbyter de Güac {Ibid, n® 268, p. 217).
(3) Ibid, n® 251 , p. 203.
PAROISSES RÉGIES PAR LES MOINES : l’ÉGLISE DE SAINT-LÉRI.
paroisses plusieurs collaborateurs officiellement chargés du ministère religieux. A Bain, par exemple, en 892, on trouve quatre prêtres attachés à Téglise paroissiale — Hailcobrant, Castat, larnhatoui, Romic (1), — dont le premier était sans doute le chef, et les autres ses auxiliaires attitrés : nous avons donc là dès lors le recteur et ses vicaires. On rencontre en outre dans un certain nombre de paroisses des diacres et de simples clercs engagés seulement dans les ordres mineurs; à Bain, en 892, il y avait trois diacres, Hocunan, Loieswotal et Maënhoiarn (2). Un des clercs, spécialement chargé de la garde de Téglise, portait le titre de gardien (custos) ou celui de portier {ostiariusL A Guillac en 842, le gardien de l’église (castos ecclesiœ) s’appelait Sulcar ; l’église de Molac en 849 avait un portier du nom de Dignum , celle de Rufiac (après 857) un ostiarius dit Siméon (3). Ces gardiens, portiers, huissiers, dans l’intérieur du temple, faisaient la police comme nos bedeaux.
Telle était, au IX^ siècle, l’organisation des paroisses sécularisées. Mais toutes ne l’étaient pas, un assez grand nombre restèrent encore sous la direction des moines. Un curieux récit, tiré de la Vie ancienne de saint Léri, va en donner la preuve et nous édifier sur l’organisation de ces paroisses monastiques.
La paroisse et commune actuelle de Saint-Léri est un très petit territoire, à peine 200 hectares de superficie, collé au flanc Est de l’immense paroisse de Mauron qui l’enveloppe de tous côtés avec une superficie de 6,684 hectares, laquelle au IX® siècle Saint-Brieuc de Mauron n’étant point encore démembré de ce plou — devait monter à 8,000 hectares. Ce petit territoire de Saint-Léri représente évidemment le coin de forêt primitivement concédé par le roi Judicaël d’abord à l’ermite Elocau, puis à Léri qui y établit son petit monastère (monasteriolami et s’attacha vaillamment à le défricher (4) ; ce n’est en un mot que le minihi, la monachia ou moinerie de Saint-Léri. Enclavée dans le vaste territoire de Mauron il est clair que, dès la première fondation de ce grand plou, cette moinerie en fit partie. Mais le culte rendu au saint ermite, la vénération acquise à sa mémoire, à son tombeau et à son église, maintinrent son monasteriolum avec un clergé spécial chargé d’en desservir le sanctuaire. Là, vers le milieu du IX® siècle, se produisit une curieuse scène racontée dans la Vie latine de Saint- Léri, par un des acteurs du drame, dont je traduis le récit littéralement (5) :
c II y eut un prêtre appelé Winegrial, notre parent consanguin, attaché au service du petit monastère consacré à l’honneur de saint Léri : c’était un personnage de grand renom, illustre par son éloquence, riche de science, en si
(1) < Fait placitum magnnm ante ecclesiam Bainensem coram Fulcrico abbate.... prœsentibusque presbyteris ejusdem ecclesiœ, illorum hœc sunt nomina : Hailcobrant presbyter, Castat presbyter, larnhatoui presbyter, Romic presbyter » {Ibid, n® 271 , p. 220).
(2) « Ibid. p. 220. A Rufiac, on trouve un diacre Winmonoc ou Junmonoc, c’est le même (p. 115, 119, 200), et plusieurs clercs; Loiesbritou, Catwallon, Fréoc, Eusoçchit (p. 36, 50, 52, 53, 106). Etc.
(3) Voir Cartul. de Redon, p. 104, 111. Pour Molac, la charte n® 251 de ce Cartulaire donne la série hiérarchique des diverses autorités qui s’exerçaient sur ce plou , depuis l’empereur jusqu’au portier de l’église : « Régnante Lothario imperatore, Nominoe dux totius Britanniœ, larnhitin principe... Epetic presbytcro, Dignum ostiarius » (p. 203). L’évêque manque, parce que le siège de Vannes était vacant.
(4) Voir notre tome !•% p. 484.
(5) Le texte latin existe dans le vol. xxxviii de la collection des Blancs-Manteaux auj. Biblioth. Nat. ms. fr. 22321, p. 609 , 610 et 611, Vita S. LaurL
MEURTRE DU PRÊTRE WINEGRIAL A SAINT-LÉRI.
grande estime parmi les hommes que beaucoup venaient lui confier de nombreux dépôts. Dans la basilique du saint, il y avait au-dessus de Tautel un plancher, et sur ce plancher une chambre où Winegrial avait serré, comme lui-même nous le confia, environ soixante sols d’argent, tant de son bien que des dépôts qu’on lui avait remis. Un jour, ayant fermé à clef la porte de cette chambre, il sortit croyant tout en sûreté (1). Deux disciples, ses cousins, qu’il logeait sous son toit, auxquels il donnait le boire et le manger, brûlés de convoitise, volèrent pendant , la nuit, au moyen d’une fausse clef, l’argent serré par lui dans cette chambre. Puis à ce premier crime ils en ajoutèrent un autre ; de voleurs ils se firent homicides, ou plutôt parricides et sacrilèges. Comme le prêtre Winegrial revenait chez lui sans défiance à l’entrée de la nuit, ces misérables lui coupèrent le cou avec une faucille (2) et le placèrent en cet état sur son cheval (3).
» Nous apprîmes la mort de cet infortuné par son frère, qui se rendit aussitôt avec un de ses amis dcms la trêve de Véglise du plou duquel dépend le monastère de Saint-Léri, et qui là vint nous trouver quand nous dormions déjà, avant l’heure de minuit. Nous nous levâmes aussitôt et, très tristes, avec nos clercs et nos disciples au nombre d’environ trente-trois, nous primes le chemin de Saint-Léri (4). Arrivés à ce monastère, que nous tenions pour souillé par l’homicide ou plutôt le parricide dont il avait été le théâtre, nous ne nous prosternâmes point dans le sanctuaire, mais nous témoignâmes à ce lieu notre mépris et nous dîmes au gardien de cette église :
— € Éteins la lumière qui brille dans la basilique de ce vieux sourd (5),
B enlève les tentures, les nappes, les voiles de l’autel, les livres, les croix, les
chandeliers, tous les ornements, et jette-les par terre. Et puisque nous pleurons B pendant cette nuit la mort de notre ami, que ce lieu reste jusqu’au matin sans B honneur et sans culte, b
€ Cela fut fait comme nous l’avions ordonné, b
Arrêtons-nous ici un instant pour expliquer certaines circonstances et tirer quelques conclusions.
L’auteur du récit est évidemment le chef de cette communauté de trente et quelques disciples, qui existait à peu de distance de Saint-Léri, dans cette partie du plou que notre texte appelle <e la trêve de l’église paroissiale b ou église centrale de ce territoire fin tribu ecclesiœ plebis prœdictæj. En la paroisse actuelle de Mauron, à 2,200 mètres au Nord-Nord-Est de ce bourg et à une égale distance au Nord-Ouest de celui de Saint-Léri, existe aujourd’hui encore un village
(1) c Posait, tam de depositis quam de rebus suis, (et ipse nobis indicavit) circiter sexaginta solidos argenteos supra trabes basilicœ sancti, sursum altare, et reclusit ipsam cameram ualoa signala de claoe sua, et securus de iis abiit » {Ibid., p. 609).
(2) « Collum ejus de guodobia acuta præciderunt. » {Ibid., p. 610.) De Favis de M. Loth, guodobia répond au vieux breton guedom, glosé par bidubium, synonyme de falcastrum (Du Gange), une serpe, une faucille : voir Loth , Chrestomathie bret., p. 92 et 485.
(3) L’idée des assassins devait être que , le corps du pauvre prêtre ne pouvant manquer de tomber — de cheval, ceux qui le rencontreraient seraient portés à croire qu’il s’était tué dans cette chute.
(4) « Et hoc nuntiavit frater presbyteri, flens et ejulans, cum uno comité suo sodali , ad nos dormientes ante mediam noctem, in tribu ecclesiœ plebis prœdictæ. Et cito surreximus, et tristes perreximus cum clericis et discipulis nostris pene triginta tribus. • {Vita S. Lauri, Blancs-Manteaux, xxxviii , p. 610.)
(5) c Dicentes ad custodem : c Extingue lumen quod in basilica istius vetuli surdi lucet (Ibid.f. Le vieux sourd , c’est le patron de la basilique, c’est saint Léri.