LES FUNÉRAILLES DE WINEGRIAL
important dit V Abbaye, marquant la place de cette communauté du IX^ siècle, de laquelle dépendait Téglise paroissiale du plou et qui devait, dans toute Tétendue de ce plou, diriger le service religieux, car au ton de maître que le chef de cette communauté prend à Saint-Léri, il est bien clair que ce petit moutier et son église relevaient de son autorité. Voilà donc, au milieu du IX® siècle, un grand plou dont tout le service religieux est encore aux mains des moines, et sans doute il y en avait d*autres dans ce cas. Si d’ailleurs on veut savoir ce qu’était cette communauté dont le village de l’Abbaye (en Mauron) garde le souvenir, il n’est pas impossible de le dire. Ce devait être une colonie monastique sortie de l’abbaye de Penpont, fondée, on le sait, par le roi Judicaêl (1) ; ce qui ne permet guère d’en douter, c’est que la paroisse de Mauron, jusqu’en 1789, appartint toujours à cette abbaye.
Revenons à notre récit, car une fois entamé, il mérite d’être mené jusqu’au bout. On a remarqué sans doute ces mots jetés en arrivant par l’abbé de Mauron (2) au gardien de l’église de Saint-Léri : € Éteins la lumière qui brille D dans la basilique de ce vieux sourd, i» Malgré son irrévérence, cette épithète s’adresse certainement au saint patron de l’église, qui n’avait pas su défendre son prêtre contre le fer des assassins; la suite du récit ne laisse à cet égard aucun doute, l’abbé continue ainsi :
a: Quand vint le jour, errant çà et là sous le coup de notre douleur, nous entrâmes avec de grands gémissements dans l’édifice sacré, dont les ornements gisaient par terre, et nous ne les relevâmes point avant la fin de l’office de la sépulture. Mais tous ensemble, arrosant le sol de nos larmes, prosternés devant le tombeau de saint Léri, nous lui demandâmes, comme au véritable gardien de ce lieu, de nous livrer les criminels qui l’avaient souillé ; mêlant les reproches aux prières nous lui disions :
— « Pourquoi, ô saint Léri, avez- vous laissé tuer par des méchants un » prêtre si plein de mérites? Pourquoi n’avoir pas frappé de terreur, jusqu’à » les briser, les cœurs de ces scélérats, pour empêcher le massacre de votre » serviteur? Et après leur crime, pourquoi ne les avez- vous pas marqués de 9 signes certains qui les auraient trahis? Pourquoi ne nous montrez- vous pas où » il faut chercher ces misérables, que nous ne connaissons pas encore?... Si tu » ne nous les trouves pas, c’est toi que nous prendrons pour ôtage. Livre-nous 9 les tout de suite! Nous ne voulons qu’eux, nous n’irons point les chercher 9 ailleurs, il nous les faut ici même, afin de passer sur eux notre fureur ! Toi, 9 saint Léri, tu sais qui ils sont, tu vois où ils sont, car dans la lumière du 9 Christ toutes choses te sont connues. 9
ce Nous ne pouvions mettre un terme à nos larmes, à nos prières, à nos reproches. Enfin nous relevant, nous procédons tout en gémissant à la sépulture de Winegrial, conformément à la liturgie romaine (3). La cérémonie achevée,
(1) Voir notre tome 1*^, p. 481 et p. 483 note 6.
(2) Nous l’appelons ainsi pour faire court, sans prétendre par là préjuger le nom véritable de cette abbaye.
(3) «c Et inde surgentes, tradidimus eum sepulturœ, licet cum gemitu et ofBcio sepeliendi nt ordo Romanus docet » {Vit. S, Lauri, Ibid. p. 610). Cette mention de VOrdo Romanus montre, comme D. Lobineau l’a o^ervé {Vies des SS. de Bret. in-fol. p. 159), que le changement de liturgie était alors encore assez récent, ce qui marque la première moitié du IX* siècle.