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LE ROI NOMINOE ET LES MOINES DE LEHON

menait un jour une grande chasse dans la vallée de la Rance, aux lieux où s’élèvent maintenant Dinan et Lehon, — alors une épaisse forêt aux futaies séculaires, aux halliers et fourrés inextricables, et tout le pays parfaitement inculte (1). Autour de lui galopaient une foule de tierns, jappaient, aboyaient de grosses meutes de chiens. Entre la rivière et le pied de la montagne qui porte aujourd’hui les ruines du château de Lehon étaient cachées sous les arbres de méchantes huttes de branchages ; de là le roi voit surgir six fantômes, six pauvres moines blêmes, émaciés, mourant de faim, qui le supplient de venir à leur secours, de leur donner quelque terre fertile, bien cultivée, dont le revenu subviendrait à leur entretien. A coup sûr ce ne sont point là des disciples de saint Benoît, mais plutôt les héritiers des vieux moines bretons toujours tentés par les austérités transcendantes de la vie anachorétique. Ceux-ci pourtant en avaient assez. Avant de répondre à leur requête le roi leur demande s’ils ont quelques reliques de saints :

— Car (ajoule-t-il) si je leur donne de la terre à vos saints, c’est pour pouvoir au besoin réclamer leur assistance dans les affaires de mon royaume (2).

Les pauvres solitaires n’en avaient pas.

— Alors, dit le roi, je vous donnerai de l’argent et non de la terre. Si plus tard, prenant pitié de votre misère. Dieu vous accorde le corps de quelque saint, dont la puissance soutiendra votre monastère et me défendra moi-même dans le péril (3), alors venez vers moi avec confiance; vous me trouverez prêt à combler d’honneurs, de biens et de terres l’église placée sous le patronage de ce bienheureux.

C’était quelque chose ce bon vouloir du roi; mais comment en profiter? Les pauvres moines y songèrent beaucoup, ils jeûnèrent trois jours et ils tinrent un grand conseil, duquel sortit la résolution de tenter la conquête du corps de Magloire, jadis évêque de Dol, apôtre de l’archipel de la Manche, qui reposait toujours en grande réputation de sainteté et de miracles, dans l’île de Serk, au milieu de l’abbaye florissante qu’il y avait fondée. Pour veiller à la conservation de ce précieux dépôt, les religieux de Serk avaient créé un office et un fonctionnaire spécial, qui était alors un laïque ayant femme et enfants. Un des six moines de la Rance, envoyé par ses confrères, se rendit à Serk et y resta quelques jours sous prétexte de faire ses dévotions à S. Magloire, en réalité pour explorer le terrain et pour préparer l’expédition. Il s’attacha à gagner les gardiens du tombeau (4). Toutes les îles du Cotentin étaient alors, on l’a déjà dit, peuplées de Bretons, qui comme ceux du continent reconnaissaient pour souverain le roi de Bretagne, le glorieux Nominoê. En parlant au nom de ce prince aux

(1) « Vepres et frutices, loca silvestria et inculta » (Miracula S, Maglorii, n® 14) dans Mém. de la Soc. archéol. des Côtes-du-Nord, 2® série, t. IV, p. 238).

(2) c Tune rex qualia sanctorum piguora secum haberent inquirit, ut, recepta ab illo terra, illorum sanctorum precibus juvandum in otio et negotio se commeiidaret » (Mirac, S. Maglorii, n® 15, Ibid, p. 239).

(3) c Si Deus omnipotens... aliquem ex numéro sanctorum babendum quandoque concesserit, cujus patrocinio valeat locus iste fulciri et ego possim in rebus arduis adjuvari,,. tune larga terrarum prœdia ad illius bonorem daturum me promitto » (Jd. Ibid.).

(4) « Custodibus sacri corporis primitus adhæsit , et magnum se babere secretum ex parte regis referendum illis suaviter intonuit » {Mir. S. Magl. n« 16, Ibid. p. 239).

Goo Je

LA PRÉPARATION d’uN PIEUX LARCIN.

gardiens du saint corps, le moine de Lehon avait grande chance de réussir :

— « De la part du roi, leur dit-il, je vous salue ; de sa part aussi je vous promets les plus grandes récompenses si je réussis dans la mission qu’il m’a donnée. »

Alors, sous le sceau du secret, il s’expliqua :

— « Notre roi, dit-il, a fait choix d’un lieu charmant, baigné à la fois par l’eau d’un fleuve et le flot d’une mer poissonneuse ; couvert par de hautes collines, riche en vignes et en prés, planté comme une forêt d’une foule d’arbres, des chênes, des pins, des pommiers ; décoré d’une foule d’herbes odorantes et salutaires, comme un jardin. Notre prince veut combler ce lieu de ses doqs royaux, l’orner de saintes reliques et y mettre des moines choisis qui prieront pour le salut de son âme. Et comme il aime beaucoup saint Magloire, il vous ordonne de lui porter le corps entier de ce saint, qui sera honoré en ce lieu sous votre garde, sous votre autorité à tout jamais (1). »

Il était difficile aux gardiens du tombeau de résister aux ordres du roi, surtout renforcés de pareilles promesses. Ils promirent de prêter tout leur concours à l’enlèvement du saint, et le messager de Lehon revint joyeux annoncer à ses frères cette bonne nouvelle. On prépare l’expédition définitive, mais crainte de donner l’éveil, on attend quelques mois. Enfin Condan, le plus habile, le plus disert des moines, part avec un ou deux de ses confrères et une petite équipe de marins.

A leur arrivée à Serk, ils eurent une forte alerte. Quand ils entrèrent dans l’église de l’abbaye, ïès moines chantaient la messe; du haut de l’ambon le diacre c selon la coutume, » lisait l’Evangile et prononçait ces paroles : (l Gardezvous des faux prophètes, qui viennent à vous couverts de peaux de brebis et sont en réalité des loups ravisseurs » (S. Matthieu, vu, 15). Ck)ndan croit ce passage choisi avec intention à son adresse ; il pense que le gardien du tombeau l’a trahi, que les moines de Serk vont tout à l’heure tomber sur lui et le châtier cruellement. Plein de crainte, il reste longtemps prosterné devant l’autel avec ses compagnons, tous mêlant à leurs prières de sourds sanglots. L’office achevé, le chef des moines de Serk marche droit vers les étrangers, — mais c’est pour les inviter, suivant les us de l’hospitalité monastique, à partager la table de la communauté, où il les traite largement (2).

Condan reste là six jours, tout occupé à prier et à révérer saint Magloire ; il annonce qu’il partira le septième de grand matin pour continuer son voyage (ü vers les régions d’outre mer, i> par où il semble désigner la Grande-Bretagne. 11 demande et obtient la permission de passer cette dernière nuit en prières dans la basilique devant le tombeau du saint, en compagnie et sous la surveillance des gardiens. Jusqu’à minuit environ, tout le monde prie pieusement. Mais quand on s’est assuré que tout dort dans l’île, Condan s’approche du tombeau, écarte seul sans effort la lourde dalle, que dans l’ordre naturel — assure-t-on — six

(1) a Sancti Maglorii rex amore ductus pnecipit vobis illius corpus integrum sibi transmittere, et talem locum in honore S. Maglorii sub vestra potestate in perpeiuum sine ulla retractatione recipere. » {Id. n» 17, Ibid. p. 240). Ce qui veut dire sans doute que le roi ferait de la garde du tombeau de S. Magloire un office héréditaire confié à la famille de celui qui apporterait son corps en Bretagne.

(2) « Cùm ab oratione surrexissent , iUe qui prœesse cœteris videbatur adfnit et, nsitato more hospitalitatis, cum fratribus largiter epulaturos illos ad mensam duxit » (Id. n« 18, Ibid. p. 241).

LE CORPS DE SAINT MAGLOIRE ENLEVÉ DE l’iLE DE SERK

hommes des plus forts auraient eu peine à soulever. Plus de doute sur la volonté du saint : lui aussi il veut partir. On s'empare de sa précieuse dépouille, on rembarque dans le bateau qui reçoit Condan, ses compagnons, les gardiens du saint corps, — et l’on fait force de rames vers l’Armorique.

Le lendemain avant jour, les moines de Serk vont chanter matines : ils volent avec stupeur les portes de l’église ouvertes, le tombeau du saint vide, plus de gardiens ! Ils poussent des cris effroyables, qui font accourir à l’abbaye toute la population. A l’annonce du désastre qui les prive traîtreusement de leur protecteur, de leur père, tous pleurent. Vite les hommes sèchent leurs larmes, ils jurent de le reconquérir et de châtier les traîtres. Tous les Serkains se jettent dans leurs barques, ils volent... Voilà là-bas l’esquif ravisseur... Ils l’atteignent, l’entourent, dans une minute ils vont reprendre leur saint, faire justice des sacrilèges. — Ceux-ci tremblent et s’en prennent à saint Magloire :

— S’il ne voulait pas les suivre en Bretagne, pourquoi les a-t-il trompés en laissant si facilement ouvrir son sépulcre (1)?

La réponse du saint ne se fait pas attendre. En un instant le ciel se couvre de nuages noirs comme l’encre, c’est la nuit : dans cette nuit la foudre, la pluie à torrents, de terribles tourbillons qui en sifflant dispersent la flotte des Serkains et la rejettent brutalement sur son île, — tandis qu’un vent favorable pousse sans aucune avarie la barque de Condan avec le saint corps, avec tous ses passagers, jusqu’au rivage d’Armorique (2).

Jusqu’ici cette histoire a toute la physionomie d’un# chronique sincère et véridique, tout y est parfaitement vraisemblable et conforme aux mœurs de ce siècle, pour qui le vol des reliques était œuvre pie. Voici un épisode d’un autre ton, le réel y devient légende, mais le récit est agréable ; cueillons en passant cette fleur ou plutôt ce fruit légendaire.

Ayant pris terre, Condan et ses compagnons trempés d’eau de mer commencent par se sécher au soleil sur la grève. Puis très affamés ils cherchent au village voisin de quoi se sustenter ; mais pendant le repas où mettre le saint, qu’ils ne veulent pas quitter de l’œil ? Leur hôte a un beau jardin, dans ce jardin un beau pommier partagé en deux grosses branches. On dresse la table sous le pommier, et l’on met la châsse du saint dans l’arbre, dont quelques fruits tombent près des convives :

— N’y touchez pas, dit l’hôte, ils sont détestables.

Néanmoins un moine, digne fils d’Ève, mord dans une pomme : elle est excellente. Il en goûte une seconde : exécrable I

Avec grande admiration l’on constate ce fait : de tout temps, la veille encore, toutes les pommes de l’arbre sans exception étaient aigres, rêches, immangeables; maintenant celles de la branche qui porte la châsse du saint sont douces, les autres aigres comme devant (3).

(1) c Si tibi velle non crat nobiscum veniendi, car sarcophagum aperire permisisti? {Id. no 20, Ibid., p. 242.)

(2) c Sancti vero corporis custodes et procuratores optabilem portum in Britannia, fiimulante Deo salo, prospero cursu navigantes, sine alla difïicaltate eodem die tenuerunt > (/d. Ibid.).

(3) « Condanus, totam arborem circumlustrans, vidit illam partem arboris quæ S. Maglorii merabra sustentabat matura et dulcia poma ex se emittere, altéra vero parte poma acerba et silvestria tenacissime retinente » (/d. no 22, Ibid. p. 243).

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