EST DÉPOSÉ A LEHON. — DESTRUCTION DU TEMPLE DE CORSEUL
Rehaussé encore par Téclat original de ce nouveau prodige, Magloire est reçu triomphalement à Lehon. Le roi Nominoé accourt, vénère les reliques du saint et lui donne de riches domaines. Les Bretons suivent Texemple de leur roi ; les pèlerins affluent et augmentent par leurs offrandes la prospérité du monastère ; leur concours amène un vif mouvement commercial et civilisateur dans la vallée de la Rance, qui défrichée et cultivée par les moines ne tarde pas à devenir un des lieux les plus fertiles et les plus pittoresques de la Bretagne.
Dans ce beau cadre Téglise primitive de Lehon, oratoire de petite dimension construit en bois, faisait triste figure; Tambition des moines était de la remplacer par une basilique de pierre, sorte de construction encore fort rare. — A cette époque quand on voulait construire des édifices de ce genre, surtout des églises, on ne se faisait nul scrupule d’exploiter comme carrière les rares monuments gallo-romains dont les ruines, aux lignes correctes plus ou moins ébréchées, dressaient dans la campagne solitaire leurs murailles imposantes. Au VIII® siècle, les moines de Fontenelle près Rouen avaient ainsi dépouillé les ruines de Lillebonne (Juliobonal, l’antique cité des Calètes, au profit de leur abbaye (1). Les moines de Lehon, ayant eux aussi assez près d’eux une ville romaine en ruines, jadis cité des Curiosolites, dirigèrent de ce côté leurs investigations. Sur une hauteur peu éloignée de Corseul, ils découvrirent une construction admirable présentant l’aspect d’un temple antique, formée de pierres liées entre elles par un ciment infrangible et dont le plafond, fait de grandes dalles carrées était soutenu par des colonnes ou des pilastres de marbre, les uns de marbre blanc tacheté de rouge, les autres de marbre rouge tacheté de blanc (2). A ces traits on ne peut guère méconnaître l’antique et imposant édifice qui dresse encore, à 1,500 mètres de Corseul, ses murailles hautes de dix ou onze mètres, la plus belle ruine romaine de Bretagne, connue sous le nom de tour ou temple du Haut-Bécherel (3).
L’histoire de la destruction de ce temple au profit de l’église de Lehon est fort curieuse. On rassemble les architectes et les ouvriers les plus habiles du pays; tous s’acharnent pendant trois jours à desceller ces beaux blocs qui font leur envie, tous y usent leurs forces, leurs instruments; tous échouent. Tout au plus en arrachent-ils quelques parcelles qui couvrent le sol d’une poussière blanche comme de la farine (4). Ils vont quitter la partie, désespérés d’avoir sous la main ces magnifiques matériaux sans pouvoir s’en servir. « On dirait que ces pierres, une fois liées à cet antique édifice, ont juré de ne s’en séparer
(1) Voir la Chronique de Fontenelle dans d’Âchéry Spicileg. in>fol. IL, 273, et D. Bouquet, Rec, des hist. de France, II, 661.
(2) « In memoria occurrit de quadam mirabili maceria, quœ in modum fani antiquissimi , ineffahili lapidum junctura, in loco emineniiori construcia, adhuc incolumis stabat.... Postes qui maceriam sustentabant marmorei erant, quidam candidi coloris interlincti guttulis parpureis, alii vero purpurei respersi macnlis albis... Lapides quadrilateri, qui in commissura columpnarum et maceriœ desuper pendentes erant inserti, taies erant quales artifices hqjus operis periti summo desiderio requirebant » (Mirac. S. Maglor., n^ 24, Mém. de la Soc. archéol. des Côtes-du-Nord, 2« série, IV, p. 244-245).
(3) Voir notre tome !•% p. 115-116 et 178.
(4) Un des architectes présents disait : c Isti lapides tenacissimo bitumine conjuncti scparari a se nequeunt, licet minutatim sine utilitate incidi possent. Nonne videtis quicquid per triduum incidistis in modum farinœ ad terràm cecidissef » (Id. 25, Ibid. p. 245).