‹ Histoire de Bretagne. Tome secondChapitre 203 sur 392 · OPPOSITION A LA RÈGLE BÉNÉDICTINE · texte numérisé non relu

OPPOSITION A LA RÈGLE BÉNÉDICTINE

jamais (1). i» Dans le temple se trouve un pilastre plus élevé que les autres, qui porte la principale charge de la construction, c’est-à-dire des beaux blocs formant le plafond (2). On peut saper ce pilastre par la base, l’édifice croulera, les blocs convoités tomberont pour être enlevés et employés à Lehon. Seulement celui qui coupera ce pilastre recevra l’édifice sur la tête et y laissera la vie. Aussi nul ne sollicite l’honneur d’accomplir cet exploit.

Enfin par amour pour saint Magloire, sous promesse formelle du paradis, l’un des maîtres d’œuvre, celui qui avait ouvert cette idée, se charge de l’exécution. Non sans peine il sape le pied du pilastre : fracas épouvantable, le plafond du temple s’écroule, sous une avalanche de pierres l’homme disparait. On cherche son cadavre, on fouille cette avalanche, on le retrouve vivant, couché dans une sorte de berceau fin lectulot ménagé entre les blocs qui s’étaient rencontrés et arcboutés au-dessus de sa tête. Il sort de là sain et sauf, célébrant la puissance de saint Magloire et s’en va, pour le remercier, lui bâtir, avec ces pierres de choix, sa basilique de Lehon (3).

Dans les six moines ou plutôt les six anachorètes, vivant ou plutôt mourant de faim en un désert, rencontrés sur les bords de la Rance par le roi Nominoê, il est impossible, nous l’avons dit, de voir des fils de saint Benoit. Tout au plus est-ce là, comme à Redon avant la venue de Gherfred, des moines primitifs, imprégnés de l’ascétisme et de la rudesse celtique [rudes monachi/y ignorant encore la règle des règles sortie du Mont-Cassin. Mais quand la conquête du corps de saint Magloire eut fait de Lehon un florissant monastère, un pèlerinage très fréquenté, ses habitants furent bientôt atteints par le mouvement général qui poussait tous les moines d’Occident dans le grand courant bénédictin. Cette implulsion leur vint de Redon, mais elle suscita d’abord une vive résistance, comme on le voit par le passage suivant de l’historien des origines redonaisés :

c II y eut un moine du nom de Brito, né de nobles parents mais plein de mépris pour les pompes du siècle, qui se rendit dans le monastère de Lehon où dans une sévère clôture il se consacra aux jeûnes, aux veilles, aux prières. Des dissensions éclatèrent au sujet du gouvernement de cette maison. Le chef du monastère, fatigué des querelles et des murmures de ses moines, se démit spontanément de sa charge et se retira en un lieu secret où il vaquait nuit et jour à la prière et aux louanges de Dieu. Cependant la discorde continuant à Lehon, le très révérend Brito en sortit et se rendit dans le saint lieu de Redon, car c’était sur l’exemple des moines de Redon que ceux de Lehon voulaient régler leur vie religieuse (4). »

(1) « Lapides quibus delectabantur artifices a Junctura maceriœ eut semel inhœserant, quasi quodam sacramento constricti, nec moveri poterant nec avelli. > (/d. Ibid.) Qui ne reconnaîtrait là rindestructible puissance de cohésion du ciment romain ?

(2) < Unum postem miræ magnitudinis, cæteris altiorcm, super quem totius fabricæ maximum pondus incumbebat > (/d. n» 26, Ibid. p. 245).

(3) Ce récit de la destruction du temple du Haut-Bécherel a un caractère frappant de sincérité ; tous les traits, tous les détails sont d*une précision, d’une réalité, d’une vérité historique qui décèlent dans le narrateur un témoin oculaire, tout au moins un proche contemporain.

(4) Tune orta est dissensio inter monachos (Lehonenses) de primatu monasterii, quia primus eorum sponte ac voluntate propria principatum dimiserat, et non sustinens jurgia et murmurationes suorum monachorum, locum secretum petiit, ibique vacans Deo liymnis et orationibus die nocteque

V O; le

DANS l’abbaye DE LEHON.

Sans être très explicite, ce récit laisse bien voir ce qui se passa à Lebon. Il s’y forma, au sujet du régime monastique à suivre dans cette maison, deux partis parmi les moines, les uns désirant régler leur vie sur l’exemple de ceux de Redon, c’est-à-dire adopter comme à Redon la règle bénédictine, les autres s’y opposant et s’obstinant à garder tes usages scoto-bretons. L’abbé fatigué de ces querelles quitta le monastère ; il s’appelait Siméon, il se retira à Redon, nous le trouvons dans les actes de celte abbaye de 858 à 870 (1). Le lieu de sa retraite montre en lui un partisan du régime monastique suivi à Redon, c’est-à-dire de la règle bénédictine ; il en est de même, pour la même raison, du moine Brito, qui ne retourna jamais sur les rives de la Rance et mourut sur celles de la Vilaine. — Ainsi à Lebon, à ce moment du moins, le parti scolo-breton l’emporta, il força même ses adversaires à quitter la place.

Sous le règne du roi Salomon on rencontre la fondation de la célèbre abbaye de Saint-Mathieu ou Saint-Mahé de Fineterre (2), dont l’histoire, quoique mêlée de légendes, ne semble pas douteuse quant à ses faits essentiels attestés par diverses chroniques. Celte histoire fut écrite au X® siècle avec sincérité par un auteur que l’on appelle Paulinus et auquel on donne la qualité d’évêque de Léon. Comme nous n’avons plus la version latine, mais seulement une analyse ou une traduction faite par Le Baud sur un texte déjà interpolé dans sa dernière partie, il est bon de se tenir sur ses gardes. Puis si l’on veut connaître exactement l’état du texte suivi par Le Baud, ce n’est pas dans son Histoire de Bretagne imprimée qu’il faut lire ce récit, mais dans la première version encore inédite de cette Histoire, on verra plus loin pourquoi (3).

Quoiqu’on ne sache rien de certain sur les prédications de saint Mathieu, des auteurs considérables et des écrivains ecclésiastiques du IV® et du V® siècle lui attribuaient les uns l’évangélisation de la Perse, les autres celle de l’Ethiopie. Suivant les partisans de cette dernière opinion, cet apôtre et évangéliste aurait été martyrisé et inhumé dans une ville de ce pays dont la situation et le nom sont incertains (4). Paulinus la nomme sans hésitation : cc En la grant cité i> appelée le Caire (dit-il) il fut ensépulluré. » Au IX® siècle, le corps du saint gisait encore là, mais la population indigène s’était pervertie, et le pays croupissait sous le joug des infidèles. En cette mauvaise compagnie saint Mathieu se trouvait très mal ; quand il vit une occasion d’en sortir, il la saisit. « Aucuns D hommes bretons mariniers s’étant transportés en la cité du Caire, le saint » évangéliste Mathé s’apparut à eux visiblement et les enquit, disant en breton :

deserviebat. Illis vero inter se altercantibus, supradictus vir reverendissimus (Brito) sanctam locum Rotonensem petiit, quia per exempla sanctorum monachorum Rotonensium illi filtres Lehonenses cupiebant regulariter vitam ducere » {Gesia SS. Rot., lib. 111, cap. 3, D. Morice, Preuves 1, 256).

(1) En 858, à Redon, c Simeon abbas testis, » CartuL de Redon, n» 28, p. 23. — En 870, à Bain, « Simeon abbas Leon[ensis] testis, > (n* 233, p. 181). — Ce Siméon ne peut être qu’un abbé de Lebon ; voir ci-dessous p. 261, note 3.

(2) En latin, S. Matheus de Finibus terrœ ; en breton, Loc-Mazé Pen ar Red.

(3) Dans V Histoire imprimée de Le Baud ce récit se trouve aux pages 47 à 50. Celai de V Histoire inédite occupe les ff. 118 v^’ à 120 v<*, 124 r» v^», et 125 du Ms. fr. 8266 de la Bibliothèque Nationale.

(4) Voir Tillemont, Mém. sur Vhist. ecclés., 2« édit. 1, p. 391 ; Baillet, Vies des Saints, édit. 1739, Mois de septembre, p. 278.

FONDATION DE l’ ABBAYE DE SAINT-MATHIEU

— « Dont estes-vous, mes frères, et pour quelle cause estes-vous icy trans- » portez?

» Les queulx dirent : — Nous sommes Bretons, et cause de marchandie (1) » nous a icy compellez à venir.

« Et il leur dit : — J’ay ung secret, que je veux demonstrer à vostre fraternité, I lequel ne vous donnera pas peu de proffit. »

Il leur apprend l’existence au Caire du corps de saint Mathieu, il les engage à s’en emparer et à le transporter en Bretagne, sous la condition, bien entendu, que « s’il permet estre par vous porté en vostre pays, vous lui offrirez grant t reverence et le tendrez (traiterez) honorablement. — En disant ces choses, les » mena au siège métropole de la cité : auquel lieu ilz furent par lui conduitz » derrière le chanceau orientel, et ô la main leur demonstra le lieu où le corps » saint Mathé reposoit, puis incontinent s’esvanouit de leurs yeux. » Convaincus qu’ils avaient eu affaire à un envoyé d’en haut, les a mariniers bretons » se mirent en devoir de lui obéir, c La pierre de marbre de laquelle estoit couverte la tombe » apostolique, s et que « quarante robustes hommes > eussent eu grand peine à mouvoir, < là où ilz jettèrent les mains fut de telle legièreté, que non pour force » mais de son bon gré sembloit suivre ceux qui la tiroient. Et ainsi trouvèrent le > saint corps si entier et sans souillure, • qu’il avait encore toute sa barbe, tous ses cheveux, et était sain et complet en tous ses membres « si que l’on eust cuidé » qu’il ne fust pas mort, mais seulement pasmé en ung légier dormir. Son vermoil » vestement, avecques sceaux d’or, duquel icelui saint corps avoit esté couvert V par les chrestiens, » était également intact (2).

Les Bretons s’empressèrent de transporter ce précieux butin sur leur navire et ils mirent aussitôt à la voile. Constamment favorisés par le beau temps et les meilleurs vents, ils ne tardèrent pas à arriver en vue des côtes de Bretagne, vers la pointe extrême de la péninsule qui ferme du côté du Nord la rade de Brest.

L’usage, fondé sans doute sur quelque précaution hygiénique, imposait aux navires venant de lointains pays une station de deux ou trois jours sur leurs ancres à une certaine distance du rivage. Pendant que la nef portant le corps de saint Mathieu se conformait à cette prescription, le bruit du glorieux dépôt qu’elle récelait et qu’elle apportait à la Bretagne se répandit au loin dans le pays, et le roi Salomon vint au rivage avec toute sa cour pour faire à l’illustre évangéliste une glorieuse réception. Quand l’heure du débarquement fut arrivée, le roi et tous les seigneurs entrèrent dans la mer et prenant des câbles qu’on leur jetait du navire, l’attirèrent avec force vers le rivage. Mais en vain y mirent-ils tous leurs efforts énergiquement secondés par ceux de l’équipage, le navire ne bougea pas : le saint au dernier moment refusait de descendre en terre bretonne. Tous étaient consternés et cherchaient anxieusement la cause d’une telle disgrâce. Enfin le plus puissant des seigneurs de Bretagne, Riwelen ou Kiwal comte de Cornouaille, se tournant vers le roi :

— Sire, lui dit-il, vous n’ignorez pas c la maudite coustume qui entre les

(1) Le désir de faire du commerce.

(2) Bibl. Nat. ms. fr. 8266, f. 118 v» et 119.

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