AUTRES ABBAYES BRETONNES DU IX" SIÈCLE
en 654, après une odyssée vagabonde dont on ne saurait dire les étapes, on le retrouve en Italie, à Salerne, où il est resté jusqu’à nos jours. Toutefois l’abbaye bretonne de Saint-Mathieu prétendit pendant tout le moyen-âge, même encore au XVIIo siècle, posséder la plus grande partie du chef de son patron. L’avait-elle conservé depuis le IX* siècle? L’avait-elle recouvré depuis? On ne le peut dire. L’authenticité de la relique a été contestée.
On peut mettre encore au nombre des abbayes de Bretagne du IX* siècle le monastère de Saint-Bern au diocèse d’Aleth, qui a laissé un bel évangéliaire orné de peintures aujourd’hui conservé à Tongres en Belgique, lequel porte sur son dernier feuillet, tracée en capitales rustiques, une note qui vaut une charte, dont voici la traduction :
« Je Gleuhitr, prêtre, serviteur des serviteurs de Dieu et son fidèle quoique indigne disciple, — pour l’amour du roi éternel et de son confesseur saint Bern, pour moi et pour tous les chrétiens nés ou à naître depuis Adam jusqu’au jour du jugement et pour mon seigneur Loiesworet, abbé de Saint-Bern, — j’ai donné, quelle qu’en puisse être, la valeur (quantum oalueritj, ce livre des Evangiles à l’église de Saint-Bern, en l’évêché de Saint-Machute et à tout le clergé de cette église, en acquit du cens (tributuml de la maison et du jardin que ce clergé m’a abandonnés par l’ordre de Dieu et sous la garantie du noble peuple de ce lieu. C’est pourquoi j’adjure tous ceux qui occuperont successivement cette église, tous les fidèles vieux et jeunes, de bien se garder d’enlever ce livre ou de le détruire en aucun temps sous aucun prétexte. Si malgré cela quelqu’un le vole ou le tire de cette église d’une façon quelconque, excepté les jours de fête et avec les reliques des saints ; ou s’il efface les lignes que j’écris sur ce feuillet, ou s’il mutile méchamment ce volume, puissent les auteurs de ces actes être, au jour terrible du jugement, séparés de la société des saints et condamnés à celle des démons. »
L’évêché de Saint-Machute n’est autre chose que l’église, le diocèse fondé par saint Macutus ou Maclovius que nous appelons aujourd’hui saint Malo, c’est donc l’évêché d’Aleth (devenu plus tard le diocèse de Saint-Malo), et comme il y a aujourd’hui encore en ce diocèse une paroisse de Saint-Pern, on est porté assez naturellement à l’identifier avec le Saint-Bern de la charte ci-dessus : identification qui, sans être certaine, peut fort bien être légitime. Pern est la contraction de Patern. Les Bretons, qui ont eu au pays de Galles un saint Patern de leur race qu’ils confondent avec celui de Vannes, ont fait de ce nom Padarn, Badarn, d’où ils ont tiré par contraction Baharn, Barn et Bern (1). — Les noms Gleuhitr et Loîesguoret, parfaitement bretons, ont leurs analogues et correspondants dans le Cartulaire de Redon (2).
(1) En 1218, Trévarn, ancienne trêve de Dirinon en Cornouaille, est appelée en latin ecelesia sancti Baharni, Tref-Baharn, devenu ensuite Tref-Barn et enfin Trévarn. Barn est aussi devenu Bern, car il y a en Tréguuc près Concarneau une chapelle qui se nommait au XV11« siècle Kervarn (Ker-Barn) et se nomme aujourd'hui Kervern (Ker-Bcr/i). Il y a eu aussi dans le Cap-Caval, aux environs de Plonéour, c»o® de Plogastel St-Germain, arr. de Quimper (Finistère), une petite paroisse de Lan-Bcrn, auj. Lanvern.
(2) Loies-Guoret est Loies-Woret avec durcissement de wo en guo. Woret signifie « qui secourt, » il n’y a pas de nom plus commun dans le Cartul. de Redon (voir Loth, Chrestomathie bret. p. 178 et la table du Cartulaire). — Gleu signifie vaillant, hilr, hidr, hedr, audacieux; on trouve ces deux
SAINT-BERN, LOC-MENECH, SAINTE-LEUFERINE.
Quand à la charte traduite ci-dessus, c’est un véritable acte de donation. Les moines de Saint-Bern ayant abandonné à Gleuhitr, en jouissance ou en toute propriété, une maison et un jardin dépendant de leur abbaye et pour lesquels il devait leur payer un cens ou redevance annuelle /tributumj, Gleuhitr pour s’affranchir de ce cens donne à toute la communauté fomni clero hujus ecclesiœj l’évangéliaire sur lequel est inscrit cet acte, et dont la valeur devait dépasser celle du cens racheté, car quelle que soit la valeur du livre, le donateur déclare formellement n’y plus rien prétendre, il le donne pour ce qu’il vaut, quantum valuerit. Et cette convention est faite sous une double garantie : d’abord la sanction divine, jussu Dei, par où il faut entendre le lien du serment religieux imposé aux deux parties ; puis le témoignage et l’adhésion des notables du lieu /ex verbo nobilis populij qui, nous l’avons vu, formaient dans chaque plou un véritable tribunal local, ayant pouvoir de donner force authentique aux actes et aux conventions passées en sa présence (1).
Il y avait donc en Bretagne au 1X9 siècle grand nombre de monastères. Là où la règle de saint Benoit s’introduisit — et de proche en proche elle en vint à dominer partout, — elle changea, outre la discipline, l’aspect extérieur de ces maisons ; au lieu d’avoir chacun une logette séparée, les moines habitèrent tous sous le même toit et vécurent constamment ensemble ; les bâtiments s’élevèrent, s’élargirent, prirent un aspect plus noble, plus imposant (2), je n’ose dire encore monumental, car des édifices entièrement contruits en bois, comme ils l’étaient, on l’a vu, presque toujours, ne pouvaient guère prétendre à cette épithète. L’expansion de la règle bénédictine dut aussi faire disparaître assez promptement ces petits moutiers, d’un caractère plus anachorétique que cénobitique, où sous le couvert des vieux us scoto-bretons, des solitaires se groupaient pour suivre les inspirations de leur ascétisme personnel. En revanche, le nombre des abbayes régulières bien constituées dut s’accroître encore, à en juger par le grand nombre d’abbés qui figurent, comme on l’a dit, dans nos actes du IX^ siècle ; ces actes malheureusement, sauf un ou deux cas, ne donnent pas les noms des abbayes dirigées par les abbés qu’ils mentionnent ; avec celles dont on a parlé plus haut nous ne pouvons guère nommer que l’abbaye de Loc-Menech dans le plou de Moréac (3) et celle de Sainte-Leuferine dans celui de Rufiac, à laquelle certaines terres de ce plou payaient des redevances (4) et dont l’abbé, appelé Sulmin, figure nombre de fois comme témoin dans les chartes de Redon de 840 à 871 (5).
éléments dans plusieurs noms du Cartulairc de Redon, et celui de Quimperlé a un Gleuhedr qui est le même que Gleuhitr ; voir Loth, Chrestomathie, p. 137 et 205, et la table du Cartul. de Redon sur Gleu et ses composés, sur Hidran, Hidric, etc.
(1) Aux Eclaircissements on trouvera le texte complet de la charte de l’évangéliaire de Saint-Bern.
(2) Voir le texte relatif à la reconstruction du monastère de Saint-Guenaél par Nominoé, dans notre tome !■', p. 455, note 1.
(3) Voir ci-dessus p. 231 note 2.
(4) Cartul, de Redon, p. 152, p. 116-117, et ci-dessus p. 183, note 1.
(5) Cartul, de Redon, p. 106, 110, 115, 118, 123, 132, 155, 215. — « Sulmin, abbasSanctæ Leuferinœ, d n® 154, p. 118.