ADOPTION DU ROI SALOMON PAR ROIANTDREH
Un autre acte des plus intéressants est celui dans lequel la noble dame Roiantdreh adopte pour son fils et son héritier unique et universel le roi de Bretagne Salomon. Cette dame était d'une très haute naissance, d'une très grande famille, peut-être du vieux tronc royal de Domnonée, quoique je n'admette pas du tout la descendance directe du roi Judicaêl dont certains historiens la gratifient (1). Sur le territoire domnouéen elle possédait trois plous, Maêlcat (auj. Plumaugat), Motoriac (Medréac), Seminiac (Sévignac), et dans ce dernier au moins la dignité machtiernale. En 863, Roiantdreh était entourée d'une famille florissante : Combrit son mari, son fils Ewen, plusieurs filles (2). Quelques années moissonnèrent cetle prospérité : la mort faucha le fils et le mari ; il ne resta plus que des femmes, dont la faiblesse et la grande fortune suscitaient continuellement les convoitises des envieux, les intrigues des ambitieux, les entreprises des aventuriers. Contre ces périls divers Roiantdreh résolut de s'assurer un protecteur toutpuissant. Le 29 novembre 869, elle vint trouver le roi Salomon qui résidait alors dans le plou de Bicloên (auj. Beignon) sous les ombrages chéris de Brecilien et, de l’assentiment du prince, qui l'accepta, fit rédiger et souscrire l'acte suivant :
c Comme il est, de par la loi, licite à chacun des nobles de faire ce qu’il veut de ses biens propres et de son propre héritage, de le recommander à qui bon lui semble, d’adopter qui lui plaira pour fils et pour héritier ; — je Roiantdreh, fille de Louvsrenan, me voyant après la mort de mon fils Ewen privée et destituée de tout appui filial, je suis venue trouver le vénérable prince Salomon, je l’ai adopté pour mon propre fils et, comme s'il était né de ma chair, je l'ai reçu pour héritier sur tout ce que je possède actuellement, savoir, le plou de Seminiac, ce que j'ai dans le plou de Motoriac et dans celui de Maêlcat, et aussi sur ce qui doit me revenir par droit héréditaire, — de sorte qu’après ma mort il ait tout pouvoir de donner, vendre, posséder et échanger ces biens, et que pendant ma vie il soit mon gardien, le défenseur de tout mon bien, qui lui reviendra en entier après mon trépas, sauf ce qu'il lui plaira de donner à mes filles ses sœurs (3). »
Ce n’est pas une scène ordinaire, cette adoption solennelle du roi de Bretagne par une femme noble et puissante qui vient chercher en lui moins un héritier qu'un patron pour elle et pour ses filles ; car cette adoption — Roiantdreh ellemême l’indique — est en réalité une forme de la recommandation. En tout cas, c’est un appel touchant au roi justicier énergique protecteur du droit, à cette royauté salomonienne jalousé d’étendre son action et sa puissance pour mettre une plus grande force au service de la justice et des faibles contre l’injustice et la tyrannie des forts. — Il y a autre chose à noter ici : le droit d’atnesse n’existait pas chez les Bretons en matière d'héritage, mais le droit du sexe fort y régnait pleinement ; dès qu’il y avait un fils, les filles n’avaient droit à rien, sinon à ce que leur frère daignait leur laisser ; on le voit ici clairement. Ce principe, suivi en cas d’adoption, l’était à plus forte raison dans la succession naturelle.
(1) Voir les motifis qui nous font rejeter cette opinion dans notre tome I*s p. 488-489 et note 4 de la p. 488.
(2) Cariai, de Redon, n® 190, p. 147.
(3) « Principem Salomonem, quasi proprium filium et ex carne mea genitum, super totam meam hereditatem recepi... ita ut, quamdiu vixero, ipse me custodiat et defendat super hoc quod teneo, et post mortem meam totum recipiat, nisi quantum illi placuerit filiabus meis, id est sororibus ejus, dare » {Ibid, n® 109, p. 82-83).