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ENLEVÉ ET PORTÉ A REDON PAR SAINT CONWOION

sans exciter la défiance des gardiens du temple? puis, forcer le sarcophage, crocheter les portes pour sortir sans les réveiller? A ces gardiens Heldewald, on peut le croire, avait administré, sous forme de beaux sols carolins, un puissant soporifique. Les Angevins restèrent-ils donc insensibles à la perte de leur trésor ? Comment n’essayèrent-ils pas, comme les Serkains (1), de le recouvrer et de poursuivre les ravisseurs ? Il semble bien y avoir eu là quelque pieuse trahison.

Les moines ravisseurs atteignirent bientôt, avec leur précieux butin, le bourg de Langon. Là ils s’arrêtèrent, déposèrent saint Hypothème dans l’église, et envoyèrent un messager à Redon sommer leurs confrères de venir au plus tôt chercher le bienheureux corps. Aussitôt toute la communauté partit, escortée d’une foule immense, et Hypothème, transporté le même jour en grande pompe dans la partie orientale de la basilique de Redon, y jouit depuis lors de plus d’honneurs qu’il n’en avait connus à Angers. — Ce vol de reliques, exécuté d’un cœur si allègre, d’une conscience si satisfaite, est mis par le biographe de Conwoion au nombre des faits les plus méritoires de son héros.

L’arrivée de ces reliques à Redon détermina vers ce monastère un notable mouvement de pèlerinages, qui redoublèrent quand l’abbaye fut, quelques années plus tard, en possession du corps de saint Marcellin. On y vit alors les pèlerins affluer des plages les plus lointaines, par exemple ce Frotmond né dans les états de l’empereur Lothaire, aux bords du Rhin, qui avait tué son frère et son oncle, et qui pendant plus de dix années, lié de chaînes au cou, aux bras, aux reins, avait promené sa pénitence et ses tortures de Rome à Jérusalem, en Egypte, en Arménie, pour revenir ensuite en Europe à Rome, en Gaule et enfin à Redon, où il pria saint Marcellin de faire tomber ses lourdes chaînes qui s’étaient incrustées dans sa chair et tenaillaient ses entrailles avec des tourments terribles. Saint Marcellin en effet l’en délivra, et ce Juif-Errant de la pénitence reprit aussitôt vers Rome ses pérégrinations interminables (2).

Grâce au corps de saint Magloire, hardiment ravi à l’île de Serk comme nous l’avons dit plus haut (p. 254-256), glorieusement installé dans le verdoyant vallon de la Rance et dans l’église enrichie des dépouilles païennes de l’antique Fanant Martis des Curiosolites, l’abbaye de Lebon devint bientôt aussi un centre fort actif de pèlerinage. On raconte, entre autres, l’histoire d’un pauvre boiteux qui, après avoir en vain mendié sa guérison aux saints les plus puissants, aux plus célèbres sanctuaires, revint de guerre lasse invoquer le secours de saint Martin, dont il reçut l’ordre de quitter Tours et de se rendre droit à Lebon, parce que Dieu avait réservé à saint Magloire l’honneur de le délivrer de son infirmité, pour laquelle lui saint Martin ne pouvait rien (3). Du moment

(1) Voir ci-dessus p. 256.

(2) Gesta SS, Rot. lib. 111, cap. 7, dans D. Morice Preuves 1, 259-261.

(3) C’est au père du pauvre boiteux que, selon l’hagiographe de saint Magloire, s’adressa saint Martin : « Cur ad sanandum filium me inquiétas (dit-il) ? Numquid ego sum Deus , ut ipsum tibi restituam? Arripeiteret Britannorum proflciscerc partes, donec ad ecclesiam beati Maglorii pertingas, quia ei a Domino restituendi filium collatum est in munere. > (Vit, S. Maglorii, dans Biblioth. Nat. ms. lat. 15436, fol. 72 v»).

PÈLERINAGE DU MACHTIERN ANOWARETH

OÙ saint Magloire fut proclamé, comme thaumaturge, égal sinon supérieur à Tapôlre de Tours, son sanctuaire de Lehon devint trop étroit pour les dévots, les suppliants, qui y affluaient de toutes parts.

Si les sanctuaires bretons étaient visités par des pèlerins étrangers, les pèlerins bretons ne se renfermaient pas exclusivement dans leur pays ; leur dévotion débordait souvent au dehors. Les pèlerinages à Rome, sans être aussi fréquents qu’on l’a dit, n’étaient point un fait extraordinaire. Ceux de Jérusalem, au contraire, étaient tout à fait exceptionnels. Mais j’entends parler ici de pèlerinages aux sanctuaires des provinces de la Gaule plus ou moins voisines de la Bretagne.

Il existait en Anjou, sur les bords de la Loire, un monastère qui passait pour avoir été fondé par un célèbre disciple de saint Benoît et, du nom de ce disciple, était appelé Saint-Maur de Glanfeuil. En 842 ou 843, deux des moines de ce monastère qui se rendaient à Angers pour les affaires du couvent, aperçurent de loin, s’avançant vers eux le long de la Loire, une troupe de six ou sept personnes dont le costume annonçait des étrangers et dont la marche semblait se diriger vers Glanfeuil. Ce qui étonna le plus les moines fut de voir un de ces voyageurs se jeter de temps en temps par terre tout de son long, puis se relever et recommencer un peu plus loin ; les moines le prirent pour un fou. Arrivés près du groupe, ils apprirent que le prétendu fou était un seigneur breton nommé Anowareth allant en pèlerinage à Glanfeuil, qui récitait en chemin le psautier et avait pour habitude, à la fin de chaque psaume, de se prosterner face en terre, bras en croix, pour dire le Gloria Patri (1). Ce personnage d’une piété si exaltée possédait en Bretagne le plou d’Anast (aujourd’hui Maure) dont il était le machtiern. Une nuit, pendant qu’il dormait paisible en son manoir breton, il avait eu une vision ; une voix — voix du ciel sans doute, le machtiern n’en douta pas lui donna l’ordre d’aller en pèlerinage à l’abbaye de Saint-Maur. Avec quelques amis, quelques serviteurs, il partit immédiatement, et les deux moines de Glanfeuil, instruits de ces circonstances, se firent un devoir de lui indiquer le chemin de leur monastère.

Arrivé à Glanfeuil, le machtiern entra de suite dans l’église, s’approcha de l’enceinte du chœur, le front humblement baissé entre deux barreaux du chancel. Les moines célébraient les vêpres, c’était le dimanche, et le chantre entonnant d’une voix forte l’antienne Excelsus super omnes gentes Dominas, tirée du psaume 112 (2), fit lever la tête à Anowareth. Aussitôt, par une fenêtre située au Sud de l’autel, il vit pénétrer dans l’église un ange, suivi d’un vénérable personnage

(1) ff Duo vero ex fratribus... Andegavis pergentes, eum (Anowareth) obviam habuemnt. Qui eminus eum fréquenter in modum crucîs decumbere videntes (iste quippe mos ei erat ut quotiens , finito psalmo, Gloria Patri et sequentia dicere inciperet, continuo toto corpore in terram se prosterneret), insanire eum estimavere; cumque ei appropinquassent, ab ejus interprète causam frequentis ejus didicere prosternationis » (Mabillon, Acta SS, ord, S. Benedicti, Sœc. IV, part. 2®, p. 176). M. Planiol, qui a publié en Janvier 1894 dans les Annales de Bretagne (IX, p. 216-237) une étude fort intéressante intitulée La donation d* Anowareth , a imprimé comme inédites deux pages d’Odon de Glanfeuil d*où sont extraites les lignes ci-dessus ; il y a plus de deux siècles (en 1680) que ce texte, qui fait partie de VHistoria translationis corporis S. Mauri de Tabbé Odon , a été édité par Mabillon.

(2) Mabillon remarque à ce propos : « Antiphona hæc Gallicanis plerisque ecclesiis hactenus die dominica retinetur » (Ihid, p. 176, note b).

A l’abbaye de saint-maür de glanfeuil.

en costume de diacre qui n’était autre que saint Maur. Tous deux descendirent devant l’autel. Le diacre, tourné vers le chœur qui chantait vêpres, ouvrait les bras comme pour recevoir les prières des moines, puis se retournait vers l’ange pour les lui transmettre, et l’ange planant au-dessus de l’autel les présentait à Dieu. L’office terminé, l’ange s’envola par la fenêtre orientale de l’église, et le diacre traversant le chœur vint à Anowareth et lui dit :

— « Je viens souvent ici pour y remplir cet office. »

Aussitôt, tremblant de tous ses membres, la face inondée de larmes, le machtiern tomba à terre et s’écria en latin :

— « Saint Maur, vous qui visitez et protégez vos serviteurs, priez aussi pour nous misérables pécheurs I

Ce cri, cette chute mettent les moines en rumeur; effarés ils se précipitent vers Anowareth, le relèvent avec empressement, faisant cercle autour de lui, lui demandant quelle est la cause de ses larmes, de sa douleur inconsolable : — Rien , dit-il, sinon la conscience de mes péchés, — et il prie les moines de se joindre à lui pour implorer de Dieu le pardon de ses fautes.

Mais il y avait à Glandfeuil deux moines de race bretonne, Begon et Wincalon ; en lui parlant dans sa langue et le priant doucement de leur confier, à eux ses compatriotes, la cause de cette terrible émotion, ils finirent par obtenir de lui le récit de sa vision. On devine de quel respect le seigneur breton fut entouré. D’autant que, bien convaincu du pouvoir de l’intercession de saint Maur pour lui procurer le pardon de ses fautes, Anowareth fit à ce bienheureux, c’est-à-dire à son abbaye de Glanfeuil , splendide largesse : il lui donna toute la terre qu’il possédait comme machtiern dans le plou d’Anast (1), et en outre, le gouvernement spirituel de cette immense paroisse et de ses sept chapelles tréviales, moins celle de la trêve ou villa de Mirhenella (auj. Mernel).

Le sage abbé de Glanfeuil, Gauzbert, garda avec lui pendant quinze jours le pieux Breton dont l’austérité, l’humilité profonde, la vertu admirable impressionnèrent vivement toute la communauté. Bien que la règle bénédictine permette l’usage du vin, jamais on ne put réussir à lui en faire boire ; quand, pour obéir aux instances de l’abbé, il en approchait ses lèvres, une explosion de larmes et de sanglots l’empêchait d’y goûter ; à la fin voyant que sa répugnance tenait uniquement à l’austérité dont il s’imposait la loi pour la gloire de Dieu, Gauzbert cessa de l’importuner à ce sujet et il lui permit de rentrer en Bretagne. Anowareth s’y rendit incontinent en louant et bénissant Dieu des grandes choses qu’il lui avait montrées. Au bout d’une dizaine d’années, il voulut revoir le théâtre de sa merveilleuse vision. Sous le règne d’Erispoê il retourna à Glanfeuil, mais cette fois il n’en revint pas : il s’y fit moine et il y mourut (2).

(1) Voir ce que nous avons dit de cette donation et de la pleueia d'Anast, ci-dessus p. 176.

(2) L’histoire d’Anowareth est fondée sur trois documents contemporains :

La charte de donation d'Anowareth, publiée par Baluze, Capitul. reg. Franc. II, 1456, et, sur un meilleur texte tiré du Cartulaire de Saint-Maur de Glanfeuil, par M. Marchegay, Archives d'Anjou 1, p. 363-364; — 2» une notice de cette donation tirée du même Cartulaire, imprimée dans les Arch. d'Anjou I, p. 362-363, et dont il existe aussi une transcription, qui semble meilleure, aux ms. de la Biblioth. Nat. dans la Collection Moreau, sous la date de 843; — 3^ le récit d’Odon de Glanfeuil dans son Histoire de la translation de S. Maur, publiée par Mabillon comme nous l’avons vu plus haut. Voir aussi l’article de M. Planiol ci-dessus mentionné.

PÉNITENCE ET PÈLERINAGE A ROME D’üN CRIMINEL d’aLETH.

Bel exemple de la foi vive, de la piété ardente de ces tierns bretons, que le calomnieux Ermold Nigel peint comme n’ayant dans Tâme nul sentiment religieux.

Nous avons parlé plus haut des pèlerinages de Rome. Les motifs en étaient fort variés. Dans le nombre il faut mettre le besoin imposé à certains criminels par leur conscience d’aller chercher aux pieds du chef de l’Eglise la pénitence et l’absolution de forfaits d’une énormité exceptionnelle. Sous le règne du roi breton Salomon, un habitant du diocèse d’Aleth appelé (Wimar ou Wiomarc’h), qui avait trois fils, dans un accès de rage les tua tous trois. Le repentir, le remords succédant à la fureur, il courut bientôt se prosterner devant l’évêque d’Aleth Rethwalar, qui lui imposa provisoirement un régime de pénitence et l’obligation d’aller à Rome demander l’absolution de son triple crime au souverain pontife — alors Nicolas !«** — ce qui place le fait de l’an 858 à 866 (1). Le criminel s’y rendit aussitôt. Le pape lui imposa d’abord un pèlerinage à la basilique de l’archange saint Michel, sans doute au Mont Gargan; certains obstacles étant survenus, il l’en dispensa et le renvoya dans son pays avec une lettre adressée à son évêque spécifiant le régime pénitentiel qu’il lui imposait.

Il était excommunié pour sept ans. Les trois premières années, défense d’entrer dans l’église, pendant l’office il devait rester à la porte; les quatre dernières années, il était admis dans l’église sans pouvoir participer aiix sacrements, surtout à la réception du corps et du sang de Notre-Seigneur. — L’usage de la chair lui était interdit pour toute sa vie. Pendant sept ans, il ne pouvait boire de vin que les jours de dimanche et de fête, et les cinq années suivantes il devait s’en abstenir trois jours chaque semaine ; liberté d’ailleurs d’user de lait et de fromage. — Liberté aussi de porter des chaussures pour revenir de Rome en son pays, mais ensuite pendant trois ans il devait aller pieds nus ; d’ailleurs il pouvait se vêtir convenablement selon le temps et la saison. — Permission de continuer de jouir de ses biens et de vivre avec sa femme, crainte de pis (2) ; interdiction de porter les armes si ce n’est contre les païens. — Enfin, l’évêque d’Aleth était invité à traiter doucement ce malheureux, de façon à concilier avec l’observation des canons la miséricorde évangélique (3).

§ 3. — Piété envers les morts, sépulture, monuments funéraires.

Le sentiment qui a le plus enrichi les monastères, c’est, nous l’avons dit, la piété envers les morts. On comblait les moines de biens sous la condition, expressément imposée à la communauté, d’adresser à Dieu et de continuer à tout jamais d’abondantes prières pour le salut des parents, des amis du donateur et

(1) Nous ne disons pas 867, quoique Nicolas l*** soit mort seulement le 13 novembre de cette année. Mais dès le 13 juillet 866, Rethwalar n'était plus évêque d'Aleth; voir Cartül. de Redon, n» 49, p. 39.

(2) a Liceat itaque illi uxorem propriam non deserere, ne forte incidat inadulterium » (Harduini Concilia V, col. 341).

(3) c Ceterum vero ita actus ipsius discementes per omnia considerate, atque disponite quatenns et evangelica misericordia in illo cognoscatur et canonica auctoritas observetur » (Ibid.).

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