‹ Histoire de Bretagne. Tome secondChapitre 224 sur 392 · VISITE DE GÜRWANT AU TOMBEAU DU ROI SALOMON · texte numérisé non relu

VISITE DE GÜRWANT AU TOMBEAU DU ROI SALOMON

pour ràme du donateur lui-même. Le roi Salomon prodigua ses dons et ses aumônes au monastère de Plélan ou Maxent, dans le but d’assurer, avec son propre salut, celui de sa chère Wenbrit, qui y reposait depuis 866 et près de qui il voulut aussi dormir son dernier sommeil.

L’usage était d’aller, peu de temps après les obsèques de ses proches défunts, faire à leur tombe une ou plusieurs visites d’apparat, marquées chacune par de riches aumônes. — Après la mort de sa femme, le prince Pascweten se rendit ainsi dans le très saint et très fameux monastère de Redon pour visiter le tombeau de sa chère Prostlon. C’était le dimanche 8 janvier 876 — car on choisissait de préférence un dimanche, afin de donner à cette funèbre visite plus de solennité. Le prince déposa d’abord sur l’autel de riches dons, entre autres, une croix d’or, des vêtements ecclésiastiques très précieux pour la célébration des saints mystères. Il y ajouta la donation de deux beaux domaines, Ran Hocar dans le plou de Wenran (Guérande), Ran Caranton dans le plou de Gabla (aujourd’hui Péaule) (1).

Mais voici un trait étrange, singulièrement caractéristique. En 874, le roi Salomon avait donné au monastère de Plélan la moitié du plou de Castel (auj. Pléchâtel) sur la Vilaine ; il avait même envoyé, pour en faire la tradition, son cher et fidèle Félix, archidiacre de Vannes, déposer sur l’autel de saint Maxent une grosse touffe de gazon. < Cela eut lieu, dit l’impassible Cartulaire, > dans l’année, dans le temps même où Pascweten et Gurwant faisaient la 9 guerre au roi Salomon, le poursuivaient, le tuaient, puis divisaient entre eux » son royaume (2). » Un an plus tard environ, en août 875, Gurwant alla visiter solennellement le monastère de Plélan où se dressait le tombeau de l’infortuné roi, et là non seulement il confirma la donation in articalo mortis de Salomon, mais il la compléta, il donna aux moines l’autre moitié de Pléchâtel (3) : offrande évidemment faite par le meurtrier pour le salut de la victime, et comme une expiation du meurtre.

Drame funèbre plus complexe ; toute une famille s’en va se coucher dans la tombe à l’abri de ce monastère de Plélan, et une famille des plus importantes du pays de Vannes, celle des machtierns d’Augan et de Plou-Arthmaël mentionnée plus haut (p. 148 et 166). Le chef de cette famille était en 875 Deurhoiarn, qui trente ans plus tôt, en son ardente jeunesse, avait tué dans une querelle Catworet, fidèle de Nominoë, et payé chèrement le prix du sang versé (ci-dessus p. 166). Son sang, à lui, était maintenant bien refroidi, il sentait la mort venir et songeait avant tout à assurer à lui et à sa femme Roiantken, pour leurs dépouilles mortelles un asile sûr, tranquille, vénéré, pour leurs âmes beaucoup de prières. Le 29 juin 875, étant allés célébrer la fête des grands apôtres S. Pierre et S. Paul dans l’église de Plélan-Maxent, où ils avaient voué leur sépulture, les deux époux demandèrent aux moines en quel lieu ils comptaient déposer leurs corps. On leur montra dans le c vestibule, » c’est-à-dire dans le parvis précédant

(1) Cartul. de Redon, d<> 260, p. 209-210.

(2) « Hoc factum est in illo anno et in illo tempore quando debellabant et persequebantur Pascwethen et Gurwant ipsum Salomonem, quem et perimeruut, et postea ipsius regnum obtinuerunt et inter se diviserunt » (Ibid., 243, p. 194).

(3) Ibid., p. 195.

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OBSÈQUES ET SÉPULTURES DES MACHTIERNS D’aUGAN.

la basilique, une place de choix et dont ils furent si contents qu’aussitôt ils entrèrent dans l’église et, plaçant l’un et l’autre leur gant sur l’autel pour symbole de tradition, chacun d’eux donna au monastère un beau domaine situé en Âugan ; le don de Roiantken fut la terre par elle autrefois reçue de son beau-père Riwalt pour cadeau de noces (1).

Six mois après, le 12 janvier 876, mourut Deurhoiarn. D’Âugan à Maxent le trajet n’est pas long, quatre lieues au plus. Roiantken et son fils larnwocon suivirent pieusement le funèbre cortège ; dès que leur approche fut signalée , les moines s’empressèrent de sortir du monastère avec leurs reliques et vinrent processionnel lement recevoir le corps ; ils lui firent dans leur église un service solennel et l’inhumèrent honorablement au lieu marqué. Après la cérémonie, larnwocon, sa mère, tous les amis qui avaient assisté aux obsèques, tous les moines et leur abbé Liosic se réunirent dans un bâtiment, une sorte de sacristie dépendant de la basilique, et là, devant tous ces témoins, larnwocon devenu le chef de la famille, investi de l’autorité machtiernale, confirma et ratifia les donations faites aux moines six mois plus tôt.

En 878, Roiantken alla rejoindre son mari dans l’autre monde. Les religieux, tout comme à son époux, lui firent de solennelles funérailles. Le dimanche » suivant larnwocon vint visiter les sépulcres de ses père et mère, et après la messe, ^ debout entre le temple et l’autel (2), il appela l’abbé Liosic et tous ses moines, il D plaça sur l’autel son gant et dit à haute voix : — A saint Maxent et à ses moines, » en l’honneur du Sauveur et pour l’àme de ma mère, je donne en perpétuel hériï tage la villa Enewor. — Quelque temps après il vint de nouveau un dimanche » visiter les tombeaux de ses parents, et pour leur salut, après la messe, en présence des moines et de toute la foule qui avait assisté à l’office, il donna » encore le domaine de Ran Kethic et le colon Sulwoion qui y est attaché (3). »

Les héritiers, surtout les enfants, ne lésinaient pas, on le voit, pour assurer dans l’autre monde à leurs chers morts un bon accueil.

Des rites funéraires particuliers aux Bretons armoricains on sait peu de chose. — Le corps du défunt était enveloppé d’un double linceul : le premier, fait d’un drap de poil de chèvre (ciliciumi posé immédiatement sur le cadavre ; le second de toile de lin /linteiimj, recouvrant le premier. De cette double enveloppe émergeait la tête du mort, sur laquelle on jetait une petite pièce de toile carrée comme un mouchoir fsiidariiim/. Ainsi vêtu on plaçait le défunt dans un cercueil //eretrum/ qui était porté à l’église, où il restait plus ou moins longtemps exposé devant les reliques des saints (4). Quand l’office était fini, le cercueil était placé sur

(1) « Roiantken dédit (terram) Aethurec Milcondoes, in Alcam, (quam dédit illi Riwalt in enepwerl) in dono corporis sui S. Maxentio atqiie monachis in illo loco. » (Cartnl. de Redon, n*’ 236, p. 184.) — Enep, visage ; enep-wert, mot à mot, vente du visage ; don fait par le mari à sa femme, ou comme ici, par le beau-père à sa bru, à l'occasion de la célébration du mariage; voir J. Loth, Chresiomaihie bretonne, p. 128.

(2) « Adstetit inter templum et altare » {Ibid., p. 185) — probablement, entre la nef et le chœur.

(3) Voir Cartul. de Redon, n» 236, p. 184-185.

(4) La Vie de saint Magloire renferme un texte fort curieux relatif à un serviteur de l’abbaye qui mourut à l’âge de vingt ans et revint à la vie au moment où on le portait en terre : — « Quo defuncto, parentes cjus, ut moris est , huic funereas paraverant exequias, et feretro imponentes corpusculum ,

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