LITTÉRATURE HISTORIQUE ET LÉGENDAIRE
inconnus en France hors de Bretagne, et qui en Angleterre existent seulement dans le pays de Galles et dans quelques autres parties de l’ile où les Bretons insulaires conservèrent longtemps au moyen-âge leur indépendance, leur langue et leur existence nationale.
§ 4. — Mouvement littéraire et artistique.
Si les monastères recevaient, comme nous l’avons vu, de nombreuses donations, nulle part ailleurs, disons-le, elles n’auraient pu être mieux placées, car ~ de l’aveu unanime des historiens — ces maisons étaient au IX« siècle, comme aux siècles antérieurs, les foyers les plus actifs et les plus féconds de la propagande morale et religieuse, de la civilisation matérielle et intellectuelle sous toutes les formes. Nous en avons donné des preuves de toute sorte, très décisives, sur lesquelles nous ne reviendrons pas (1). Mais nous devons y ajouter ici un fait important, entièrement laissé dans l’ombre par nos historiens. Sous l’influence des exploits de Nominoê, d’Erispoê, du roi Salomon, qui pendant une quarantaine d’années portèrent au plus haut point la fortune et la prospérité de la Bretagne, il se produisit chez les Bretons d’Armorique un nouvel afflux de sang et de vie nationale, une vitalité plus forte et plus intense dans toutes les branches de l’activité humaine, aussi bien dans l’ordre intellectuel que dans l’ordre matériel. Il y eut quelque chose comme une renaissance, un essai de floraison littéraire. Ces fleurs bien modestes, hélas! — fleurs de lande aux couleurs pâles et touchantes, aux parfums agrestes et sauvages, — furent cultivées dans les monastères, naquirent dans la terre bénie où reposaient les os de nos vieux saints, s’épanouirent sur leurs tombes sacrées, et eurent pour unique emploi de servir à leur tresser des couronnes.
Toute cette littérature ne se compose guère que de Vies de saints et de pièces liturgiques. Il y eut une entente, tout au moins une vive émulation entre tous les monastères de Bretagne pour faire revivre, dans des peintures toutes fraîches, toutes nouvelles, les grandes figures de leurs fondateurs et des vénérables apôtres de la péninsule armoricaine. On n’était point, il s’en faut, sans documents sur leur compte. Il y en avait dans la plupart des églises, sous forme rudimentaire, éparpillés çà et là sur les gardes des évangéliaires, des sacramentaires, des antiques missels ; relations biographiques, récits de miracles, d’austères vertus et de charités ineffables ; vieux polyptyques et vieilles généalogies : les auteurs du IX^ siècle recherchèrent tout cela avec grand soin, ainsi que les vieilles hymnes, les vieilles chartes, même les vieilles traditions orales dont le caractère grave, sérieux, atteste l’authenticité. Unissant, coordonnant ces matériaux divers quelque peu incohérents, l’hagiographe en composait une œuvre logique, d’allure régulière, faisant saillir nettement en pleine lumière la physionomie grandiose du vénérable patron. Bien que beaucoup de ces Vies, écrites ou récrites au
(1) Ces preuves remplissent les chapitres VI à XII de la Deuxième Epoque de notre Histoire de Bretagne, p. 293 àrp. 552 de notre tome elles sont très brièvement résumées p. 527-530.
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ÉCOLE LITTÉRÂIHE DE LANDEVENEC :
IX® siècle, aient disparu au siècle suivant dans le désastre des invasions normandes, il en a échappé une dizaine, qui permettent d’apprécier le caractère de ces œuvres. Dans ce sauvetage, les saints de la Domnonée ont eu la meilleure chance ; ils ont gardé presque tous leurs biographies du IX® siècle : d’abord les abbés-évêques créateurs des grands sièges, saint Brieuc, saint Tudual, saint Samson, saint Malo; les fondateurs d’abbayes et d’ermitages, saint Magloire, saint Mewen, saint Léri; les deux grands apôtres de l’extrémité occidentale de l’Armorique, saint Gwennolé en Cornouaille, saint Paul Aurélien en Léon ; dans le Vannetais saint Gaenaël, et surtout la grande figure monastique bretonne du IX® siècle, saint Conwoion (1).
Dans cette littérature historico-bagiographique , il y avait — si l’on peut dire — deux écoles, l’une ayant son centre à Landevenec, l’autre à Redon. Landevenec au IX® siècle était toujours florissant ; le goût des lettres semble s’y être éveillé de bonne heure et y avoir été très vif. Sous le roi de Bretagne Salomon, il s’y trouvait un religieux appelé Clément ayant pour la poésie latine de belles dispositions, qui furent encouragées par Aëlam alors abbé de Landevenec. Clément, par malheur, mourut fort jeune (2); il ne reste de ses œuvres qu’une hymne en l’honneur de saint Gwennolé, longtemps regardée dans l’abbaye comme un chef-d’œuvre, et qui se distingue en effet par un style harmonieux, naturel et même assez élégant, exprimant çà et là de belles pensées. Elle débute ainsi :
« Doux père Gwennolé, daigne par tes prières effacer les fautes de ceux qui t’implorent, ô toi qui partages la demeure des sublimes habitants du ciel 1
» Admirable fils de la Bretagne, maintenant privé de la lumière du soleil, c’est toi qui jadis fus envoyé par le maître des rois dans notre patrie pour y porter la lumière.
» A toutes les heures du jour, tu nourrissais tes compagnons de tes discours de miel (dictis mellitisj; tu répandais les divines semences qui font germer pour Dieu une moisson centuple (3). »
Sur les rapports du saint avec le roi de Cornouaille, Clément dit :
a 11 épancha la rosée de sa parole sur Gradlon, le chef de ce pays, dont le cœur, comme un champ purgé d’épines, porta les fruits les plus abondants (4).
(1) S. Tudual et S. Samson possèdent Tun et l’autre une Vie composée à la fin du VI« siècle ou au commencement du Vll*; cela n’empêcha pas chacun d’eux d’être doté d’une nouvelle biographie rédigée au IX« siècle. Outre la Vie du 1X« siècle récemment publiée par le P. de Smedt, S. Guenaêl en a une plus ancienne, c’est-à-dire du VI1« ou du VIII* siècle (voir notre tome I**", p. 453 note 2). Nous donnerons, aux Eclaircissements du présent volume ou du suivant, une note critique et bibliographique sommaire sur les Vies des saints de Bretagne,
(2) « De illo (S. Winwaloeo), in hymno de ejusdem laude metrica cum rythmo ratione bene composite, Clemens, Cliristi famulus, adulta adhuc ætate perspicuus nec multum post temporis (heu, proh dolor!) immatura morte præventus, cecinit ^
Cum non haberet terrestres ,
Gazas præbebat cœlestes. b
(Vita S. Winwal. 1,9; dans Cartul, de Landevenec, édit. A. de la Borderie , p. 21-22).
(3) Voir Cartulaire de Landevenec, édit. A. de la Borderie (1888), p. 124-125.
(4) <K Roscido sparsit famine Gradlonum ducem patriœ,
Qui , ut ager non spinosus ,
Gentenos reddidit fructus. »
(Ibid. p. 127).