‹ Histoire de Bretagne. Tome secondChapitre 227 sur 392 · LE POÈTE CLÉMENT, L’ABBÉ WRDISTEN · texte numérisé non relu

LE POÈTE CLÉMENT, L’ABBÉ WRDISTEN

1» Saint patron (ajoute-t-il en terminant), obtiens du Christ qu’il nous couvre d’une protection inviolable, qu’il repousse loin de nous tout à la fois, les incursions des païens et celles des démons (1) 1 »

Ces païens ne pouvaient être que les Normands, qui (nous l’avons vu) sous Erispoë, sous Salomon, infestaient déjà les côtes de Bretagne. Clément d’ailleurs s’est chargé de nous donner assez exactement la date de son poème dans un petit prologue en vers qui n’est point sans intérêt :

» Gwennolé, voici devant toi Clément, qui avec la grâce de Dieu a construit une hymne en ton honneur. Vois combien elle contient de lettres : autant il y en a, autant de fois daigne verser devant Dieu ta prière pour m’obtenir le pardon de mes fautes. Ne te lasse pas, ô saint patron, d’avoir pitié de Clément ton serviteur! Et que mes frères les religieux, si zélés pour ton culte, ne s’en lassent pas non plus, je les en supplie, pour l’amour de Dieu. — Et maintenant, je veux que l’abbé et les moines, et tous ceux qui liront cette hymne, sachent que je l’ai composée par ordre d’Aëlam, dans le temps où Salomon régnait heureusement sur la Bretagne, et où la Cornouaille avait pour comte Riwelen (2). »

Tout cela est d’un tour agréable et assez original; mais le vice de cette poésie, c’est la prolixité. Cette hymne n’a pas moins de cent vers, et là dedans combien de longueurs et de redites! Cette prolixité fut le mal chronique de l’école de Landevenec, mal qui s’aggrava encore quand, après la mort de Clément et d’Aëlam, un moine savant et ami des lettres, appelé Wrdisten, devint l’abbé de ce monastère (870 à 875). Savant, il l’était à peu près autant qu’on pouvait l’être de son temps en son pays : très versé dans la science des Ecritures, dans la fréquentation des saints Pères et des écrivains ecclésiastiques, notamment de saint Augustin, saint Ambroise, saint Jean Chrysostome, Cassiodore, Isidore de Séville, dont les noms lui sont très familiers, il avait étudié avec soin l’histoire de la race bretonne des deux côtés de la Manche, rejetant les fausses légendes qui commençaient à se répandre et puisant aux meilleures sources, aux écrits de Gildas. Il avait aussi une passable teinture de la littérature latine ancienne, plus d’une fois il cite Virgile. Il produisit une œuvre qui eut en Bretagne un grand renom et exerça une grande influence,

— une triple Vie de saint Gwennolé, fondateur de Landevenec le plus ancien et le plus renommé des monastères bretons. — La première de ces Vies, œuvre de longue haleine écrite en prose (éditée il y a une dizaine d’années) tient plus de cent pages in-octavo. — Dans son zèle pour la gloire de Gwennolé, Wrdisten comprit que, même parmi les clercs, beaucoup n’auraient pas le loisir de lire ce gros volume jusqu’au bout. Pour réciter à l’office et former les leçons de la fête du saint, il rédigea un résumé très substantiel de six pages seulement.

— Mais, si la première Vie était trop longue, ce résumé malgré tout était

(1) fi Pellat cursus gentilium Similiter et dæmonum. »

{Ibid. p. 128).

(2) c Nunc quoque qui relegant, una cum fratribus abbas,

Cognoscant Aelam jusserit ut ùicerem ,

Tempore quo Salomon Brittones rite regebat,

Cornubiœ rector quoque füit Rivelen. »

(Ibid. p. 124).

WRMONOC, BILI ET AUTRES.

trop court, trop peu instructif ; ce n’est à vrai dire qu’un memento. Wrdisten composa donc en hexamètres latins bien tournés, faciles à lire, une troisième Vie, récit rapide d’environ 400 vers, qui fut sans doute le véhicule le plus efficace de la gloire du saint.

Dans l’esprit de Wrdisten, on n’en peut douter, cette œuvre de propagande et de € vulgarisation, d comme on dirait aujourd’hui, était bien loin d’avoir l’importance de la première Vie. Celle-ci n’a pas seulement pour objet de faire connaître en détail — parfois même avec un développement excessif — la vie, les miracles et les vertus de Gwennolé ; c’est de plus une sorte de somme de théologie mystique, parénétique et morale. Tous les actes du saint donnent lieu, à ce triple point de vue, à d’infinis commentaires ; outre ceux qui sont liés au récit dont ils interrompent longuement et fréquemment le cours, il y a dans l’œuvre une dizaine de chapitres uniquement remplis de réflexions pieuses ou de considérations théologiques. Pour qui ne cherche dans cette Vie que l’histoire du saint, la moitié du texte est à passer. Ce système de hors-d’œuvre et de digressions perpétuelles, extrêmement fatigant pour le lecteur, part d’un point de vue faux, qui confond deux genres essentiellement distincts et substitue à la rapidité du style historique allant droit au but, une redondance stérile que les écrivains de ce temps appellent garrulitas britannica, le bavardage breton.

Ce système, dans une certaine mesure, fit école. Wrdisten, très zélé pour les lettres, s’ingéniait à stimuler autour de lui le travail intellectuel ; excités par son exemple, plusieurs de ses moines s’y adonnèrent et prirent nécessairement pour modèle les œuvres de leur abbé. Parmi ces disciples, trop fidèles imitateurs du maître, on doit noter Wrmonoc, auteur d’une Vie de S. Paul Aurélien composée en 884, et qui dit dans sa préface :

€ Si j’ai osé entreprendre une telle œuvre, j’y ai été excité par le zèle de mon maître Wrdisten, qui en Thonncur de Gwennolé, son saint et le mien, a construit un admirable monument littéraire. C’est sous la discipline de cet abbé et dans le monastère régulier de ce saint que j’ai écrit mon œuvre. Sous les ailes protectrices de l’un et de l’autre, j’espère être préservé de la dent des envieux (1). »

Wrmonoc suit la méthode digressive de son maître, toutefois ses digressions sont moins longues, mais son style est extrêmement verbeux, et c’est son propre verbiage qui a provoqué le mot épigrammatique garrulitas britannica, appliqué à la manière de certains écrivains bretons de ce temps (2).

Cette manière se répandit hors de Landevenec, hors de Cornouaille. La Vie de S. Malo par le diacre Bili se rattache à ce système ; elle est assez digressive et passablement verbeuse ; quand l’auteur n’est pas en fonds pour ses digressions,

(1) « Qnod ut auderem, Wrdisteni mei præceptoris studium animavit, qui in Wiuwaloei, sui sanctique mei , descrîbendis actibus mirabile librorum construxit opus. Sub quo abbate ego presbyter et monachus Domine Wrmonocus in ejusdem sancti regulari monasterio depinxi taie opus. Quorum simul protectus alis, expecto me ab insanis invidorum dentibus defendcndum » (Vita S. Pauli Aurel. auctore Wrmonoco, In prœfat., dans Revue Celtique, 1883, t. V, p. 417-418).

(2) « Hujus sancti viri (Pauli Aureliani) gesta scripta quidem repcii, sed britannica garrulitate ita confusa, ut legentibus fièrent onerosa » fVit. S. Pauli Aurel, auctore monacho Floriacensi XI"»' sœcuH, in præfat., dans Boll. Martii II, p. 111). Cest précisément de l’œuvre de Wrmonoc que ce moine français du XI* siècle parle avec un tel dédain. L’abrégé qu’il a fait de Wrmonoc n’a ni couleur, ni valeur, mais son épigramme garrulitas porte Juste.

Page 1