ÉCOLE HISTORIQUE DE REDON
il les emprunte sans façon, mot pour mot, à d’autres auteurs, par exemple à Fortunat, (1). Il y a pourtant dans cette Vie un certain nombre de traits bien enlevés, d’une vérité pittoresque (2). Mais elle a tout l’air d’un vrai centon, dans lequel Bili a réuni, cousu, sans les apparier et sans les fondre, des fragments extraits de récits antérieurs de diverses origines.
Dans la deuxième Vie de saint Guenaël, récemment publiée par les Bollandistes (Acta Sanctorum, Novembre I, p. 674-679), et dans la deuxième Vie de S. Samson écrite par ordre de l’évêque de Dol Louénan (3), — peu ou point de digressions, mais une verbosité abondante et redondante qui noie dans un flux de paroles la physionomie originale des faits (4) et qui rattache ces deux Vies à l’école de la garrulitas britannica.
Tout autres sont les caractères, les qualités des œuvres du IX® siècle sorties de l’école historico-hagiographique de Redon, entre autres, au premier rang, les Gesta sanctorum Rotonensium ou Actes des Saints de Redon, puis les Vies de S. Brieuc, de S. Magloire, de S. Mewen (ou S. Meen) et de S. Léri, etc. Toutes ces productions se distinguent par un style sans prétention littéraire, mais net, aisé, franc d’allure, peignant fortement, par des traits précis et pittoresques, les mœurs, les lieux, les hommes, les choses. Dans le présent volume et dans notre tome nous avons si souvent mis en œuvre ces documents, parfois même en traduction littérale, qu’il parait inutile d’insister (5). Bornons-nous, pour justifier notre dire, à ce passage des Actes des Saints de Redon :
« Un jour, le vénérable abbé de Redon Conwoion et le vénérable Louhemel, prévôt de Tabbaye, étaient allés à Téglise de Bain juger les procès et pacifier les querelles des hommes de cette paroisse. Devant eux tout à coup surgit Risweten, un de ces tierns enragés d’envie contre la prospérité du saint monastère, qui se mit à les accabler d’injures :
~ » Nous avons autre chose à faire ici qu’à te répondre, dit Conwoion ; mais prenons un rendez-vous, et alors, si nous ne pouvons nous entendre, nous aurons procès ensemble.
— » Contre toute loi et toute justice vous détenez mon héritage, répondit le tiern. Si vous ne le voulez pas rendre comme vous le devez, donnez-moi au moins en toute jouissance la villa de Losin (6), avec un bon coursier et une bonne cuirasse. Sinon, je vous ferai, à vous et vos hommes, tout le mal possible.
— » Les terres données à Saint-Sauveur par les rois pour nourrir et vêtir ses serviteurs, il Jious est interdit de nous en dessaisir, reprit Conwoion. L’usage des armes nous étant de même Interdit, nous n’avons ni coursier ni cuirasse. Tout ce que nous pouvons faire, c’est de chercher quelque part une somme de vingt sols, car nous ne les possédons pas, nous te les donnerons pour acheter un cheval.
(1) Voir dans la Revue Celtique, vol. XI (Janvier-avril 1890), p. 7, la Vie de S. Malo, par M. l’abbé Duebesne.
(2) Voir, par exemple, dans notre tome I<% p. 421-422 , 467, 472-473 , 475, les traits que nous en avons tirés.
(3) Sur cette Vie, voir notre tome I", p. 562-563.
(4) Défont moins sensible toutefois dans la 2* Vie de S. Samson que dans la 2> Vie de S. Guenaël.
(5) Voir, entre autres traductions et extraits, ceux de la Vie de S. Brieuc, dans notre tome I, p. 283, 300, 303 à 305; — de la Vie de S. Magloire, p. 460 à 463; ~ de la Vie de S. Mewen, p. 423 à 425 et 471 ; — des Actes des SS. de Redon, dans le présent vol. ci-dessus, p. 33 à 41, 215, 221, 224; — de la Vie de S. Léri, p. 248-252 ci-dessus.
(6) Voir la situation de Losin ou Lesin dans la planche 11 (p. 38 ci-dessus), à l’Ouest de la boucle de la Vilaine.
LES a ACTES DES SAINTS DE REDON. X>
» Risweten accepte de mauvaise grAce — et s’en va. Quelques jours plus tard le voici revenu à Redon chercher ses vingts sols, que Conwoion lui compte. Quand il les tient :
— » Que ferai-je de cet argent? dit-il. 11 me vaudra plus de honte que de profit I
» En retournant chez lui il rencontre un autre coquin de son espèce, un cousin appelé Tredoc, qui lui voyant cet argent en main, s’écrie :
— » AhI vieux chien (inveierale canis), tu viens de vendre notre bien à ces charlatans! Combien t’en ont-ils donné, dis ! Mais cela ne se passera pas ainsi. A la première occasion je les tuerai tous, et je jetterai leurs corps dans la rivière.
— » Tu mens, réplique l’autre, je n’ai point vendu notre héritage, je n’en ai point reçu le prix. Je leur ai seulement fait un serment, un jurement sur l’Evangile, ce qui ne signifie rien. »
« Et sur ce les deux coquins se séparèrent (1). »
Sont-ils assez vrais, assez vivants, ces deux drôles : c’est de la photogrâphie anticipée. Ces Actes des saints de Redon sont une œuvre historique remarquable, non seulement par le style et la peinture du détail, mais, ce qui est plus rare à cette époque, par le plan et l’ensemble de la composition. L’œuvre est partagée en trois livres. — Le premier, consacré à la fondation de Redon, relate toutes les difficultés, toutes les épreuves subies par les moines soit en Bretagne, soit en Gaule de la part des Franks et de l’empereur Louis le Débonnaire, et aussi l’appui énergique que leur prêta, envers et contre tous, Nominoë. — Le second livre raconte la vie et la mort des premiers moines de Redon ; là sont peintes avec amour les douces et pittoresques figures de Rihowen l’agriculteur, fauchant les prairies de Redon sur la Vilaine, de Tethwiu convoyant au monastère la maison de bois de Roswallon, de Condeluc le bon jardinier, puis les entreprises de Conwoion pour enrichir son couvent de reliques, allant chercher à Angers S. Hypothème, à Rome S. Marcellin, — et à celte occasion l’hagiographie esquisse, d’un style très ferme, très digne de la grande histoire, la querelle des évêques simoniaques, dans laquelle l’abbé de Redon joua un rôle principal. — Grâce à ces reliques insignes et aux insignes vertus des moines de Redon, le troisième livre nous montre les pèlerinages, les hommages de toute sorte affiuant vers l’abbaye, les miracles s’y multipliant, la protection divine la sauvant par une faveur spéciale de la fureur des Normands. Enfin, le digne couronnement de l’œuvre, c’était la mort du saint fondateur Conwoion ; une déplorable mutilation du manuscrit nous prive aujourd’hui de ce grand tableau. — Cette histoire de la fondation de Redon est écrite par un contemporain, un témoin oculaire, qui rend compte en plus d’un lieu de ses relations personnelles avec les hommes dont il parle, dont il peint, d’un trait si vrai et si pittoresque les mœurs, les actions, les caractères (2).
Cette littérature hagiographique était très populaire au IX® siècle ; des clercs et des lettrés, qui seuls pouvaient aborder le texte latin, elle passait au peuple par les sermons, les récits, les cantiques en langue bretonne, qui inculquaient à tous le culte, l’amour ardent des vieux saints, des vieux héros fondateurs de la nation brito-armoricaine, — amour se manifestant parfois sous des formes
(1) Gesta SS. Roton. lib. 1, cap. 8, dans D. Morice Preuves I, 238-239. — Cette histoire eut une curieuse suite qu’on trouve dans notre tome !«*■, p. 290, et ci-dessus, p. 71 note 3.
(2) Les Gesta Sanctorum Rotonensium ont été publiés par D. Mabillon, Acta SS. Ord. S. Benedicti, Sœc. IV, 2« partie, et par D. Morice, Preuves 1, 233 à 263. Sur les relations de l’auteur avec S. Conwoion, voir entre autres, livre 11 , chap. 1 , D. Morice, Ibid., 244.