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CROIX DE PIERRE EN BRETAGNE DU VI® AU X® SIÈCLE

naïves, puériles même si l’on veut, d’autant plus aptes à prouver la sincérité et la profondeur de ce sentiment.

Bili, dans le dernier chapitre de sa Vie de S. Malo, raconte que se trouvant, un certain mois de Janvier, au pays de Léon dans la ville de Castel-Paul où résidait alors l’évêque Dolwoion, il alla un jour avec quelques clercs se promener du côté de la mer, pour s’exercer ensemble au chant psalmodique. Dans cet exercice musical il y avait des pauses plus ou moins longues remplies de vives causeries — et sur quoi? sur les vertus, les mérites des saints de Bretagne. Naturellement, les Léonais vantaient beaucoup leur saint Paul. Mais un prêtre du diocèse d’Aleth, du plou de Giliac (auj. Guillac) appelé Budhoiarn, qui était là d’aventure, se permit d’égaler, de préférer même à Paul Aurélien son patron saint Malo. Un clerc de Castel-Paul, appelé Licon, releva vivement le gant et s’écria :

— Il n’y a pas, dans toute la Bretagne, un saint qui vaille notre saint Paul (1) !

Au même instant une troupe d’oiseaux de mer, qu’on appelait des albigants (2), vint s’abattre dans la campagne où se promenaient les clercs. Licon, pour décider du mérite respectif des deux patrons, proposa de lancer des pierres aux albigants en invoquant tantôt l’un, tantôt l’autre. Lui-même, quand il invoquait Malo tuait des albigants, quand il invoquait saint Paul il les manquait. — D’où joie immodérée de Budhoiarn et triomphe de saint Malo, à qui l’évêque de Léon lui-même décerna dans son diocèse de nouveaux honneurs.

Le mouvement de renaissance intellectuelle qui se produisit en Bretagne au IX^ siècle ne se borna pas aux monuments littéraires dont on vient de parler. Il eut aussi dans l’ordre artistique certaines manifestations, dont les traces subsistent encore sur le sol.

Le IX® siècle couvrit la Bretagne de ces fortes et massives croix de granit, dont celle de Lavré, figurée dans notre premier volume (p. 579), offre un bon type, si ce n’est que, dans celles restées debout çà et là aux carrefours de nos vieux chemins ou auprès de nos vieilles chapelles, les croisillons s’élargissent la plupart du temps en forme rudimentaire de croix pattée. Parmi ces croix il en est qui remontent à l’époque mérovingienne; mais une très ancienne tradition, recueillie au XVI® siècle par un érudit breton très curieux des vieilles légendes populaires, en attribuait l’érection à Charlemagne, c’est-à-dire au IX® siècle (3). Nous aurons l’occasion d’y revenir.

(1) c Fortuite (dit Bili) in mense Januario in oppido S. Paulinani eranms, et Dotwoion episcopus tune in illo oppido crat. Et nos una die cantare perreximus ad acervnm quod est inter oppidum et mare. Et tune, dum inter cantus conloquebamur, unus elerieus nomine Lieon, magnifieare Pauluro volens, mirabilia ejus narravit, dicens : « Non est alius tam optimus in tota Britannia sicut Paulus erat 1 » — Et alius saeerdos nomine Budhoiarn, ex parroehia S. Machutis et ex plebe Gylliae, magnifieans dominum suum S. Machutem, ei eontradicebat » {Vit. S. Machutis, auetore BiH, lib. II, eap. 17, dans Bulletin de la Soc. archéol. d^lllt’-et’Vil., XVI, p. 118-119).

(2) Albigantes ou albœ gantes. Selon Giraud le Gallois (Giraldus Cambrensis ou Silvester Giraldus), ees oiseaux ressemblaient à des oies de petite taille : « Aucœ minores albœ, quæ et gantes dicuntur, et gregatim in multitudine magna et garrula venire soient » (Silvest. Girald. de Topographia Hiberniœ, I, eap. 18, dans Camden, Anglica, Hibernica, p. 709.)

(3) « Is prineeps (Carolns Magnus) pne eœteris zelosus fuit et devotus in erigendis crucibns, et adhuc nunc patent multis in locisin Britannia » (Jean Rioehe, Compendium temporum et historiarum ecclesiasticarum , Paris, 1576, f. 495 v®. — Bibl. Nat. Impr. H 2089).

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