‹ Histoire de Bretagne. Tome secondChapitre 231 sur 392 · MŒURS ET ÉPISODES DU IX« SIÈCLE · texte numérisé non relu

MŒURS ET ÉPISODES DU IX« SIÈCLE

§ 1®*“. — Les ennemis des moines.

ALGRÉ la faveur très générale dont jouissaient les monastères dans la société du IX® siècle ; malgré les titres éclatants qui justifiaient cette faveur, les moines rencontraient çà et là des ennemis acharnés, joignant la plupart du temps la ruse à la force. Les donations abondantes faites aux abbayes provoquaient parfois, chez les parents et les héritiers des donateurs, d’amers dépits, d’enragées rancunes qui se faisaient jour par la violence. On se rappelle ces méchants tiems, Illoc, Hincant, Risweten, Ratfred, Alfrit et les autres, dont Nominoë et Salomon durent réprimer les injures, les extorsions, les brutalités contre les moines de Redon (1). L’avarice enfiellée de ces rapaces allait même parfois jusqu’à briser ou ravir les dons déposés sur les autels pour le salut de leurs proches. Impiété, il est vrai, des plus rares, hideuse comme un parricide, et dont voici un exemple.

Depuis les émigrations bretonnes du VI® siècle — nous l’avons montré ailleurs — les îles de la Manche voisines du Cotentin, dites aujourd’hui anglo-normandes, étaient toutes peuplées de Bretons. Nous avons vu au temps de saint Magloire un chef breton, le comte Loïescon, posséder trois de ces îles, dont il donna l’une, appelée Serk (Sargia/, à ce vaillant évêque pour y fonder un beau monastère (2) ; à la même époque Nivo, autre chef breton, dominait à titre héréditaire sur toute l’île de Bissargia, qui est Guernesei (3) ; sous le règne de Charlemagne, un Breton encore, Anowarith, gouvernait l’île de Jersei (dite alors Angia); les écrivains franks lui donnent le titre de duc, et Charlemagne lui envoya une ambassade (4). Le grand foyer d’influence religieuse et de civilisation, dans tout cet archipel, au

(1) Voir notre tome p. 289-290, et ci-dessus, p. 34, 35, 111, 112.

(2) Voir notre tome p. 460 à 463.

(3) Vit. S. Maglorii, cap. 29-30, dans Mabillon, A. SS. O. S. B., Sœc. I, p. 230, et dans Boll. 24 Oct. — Bis-Sargia, deux fois Sargia ou Serk, parce que Guernesei est beaucoup plus étendue que Serk.

(4) «t Geroaldus abbas hujus cœnobii (Fontanellensis), jussii CaroU Augusti, quadam legatione fungebaiur in insula cui nomcn est Angia, quant Briilonum gens incoUt, et est adjaccns pago Constantino : cui (insulœj tempore illo prœfuil dux nomine Anowarith. Prospereque gestis et, pro quibus directus fùerat, impetratis j> etc. (Miracula S. Wandregisili, dans D. Bouquet, Rec, des histor. de France, V, p. 455).

CHATIMENT D’üN TIERN VOLEUR.

IX” siècle comme au VI*, c’était l’abbaye de Serk ; c’était là que les chefs de ces îles, les guerriers renommés et riches désiraient avoir leur sépulture. Ainsi en fut-il, quelque peu avant 850, du chef breton, possesseur héréditaire deGuemesei, dont l’histoire ne dit pas le nom, mais descendant probable de Nivo (1).

Dans sa dernière maladie, sentant venir la mort, il dit adieu à ses parents et à ses amis et leur ordonna de faire porter son corps, pour être inhumé, au monastère de Serk. Ceux-ci, dès qu’il fut mort, lavèrent son cadavre suivant l’usage, le mirent dans un cercueil (2), le cercueil dans une barque, et étant passés de l’ile Bissargia à l’île de Serk, ils le portèrent en grande pompe à l’abbaye, dont les moines l’accueillirent fort bien et lui donnèrent les honneurs de la sépulture chrétienne. Aussitôt, pour satisfaire aux ordres du défunt et lui obtenir la rémission de ses fautes, ses parents et amis offrirent à saint Magioire le cheval de guerre du mort richement caparaçonné, son baudrier d’or, ses éperons d’or, sa lance et tous ses bijoux (3).

Le fils unique du chef de Bissargia n’assista pas à ces funérailles ; il était alors en lointain pays et ne put revenir à temps. A son retour, apprenant la mort de son père, les dons offerts par lui à saint Magioire, il passe dans l’ile de Serk et demande aux moines une entrevue amicale : il les prie de vouloir bien lui céder, pour un bon prix, les pièces d’armure et de parure qui avaient appartenu à son père. Pour ne pas contrarier le fils du généreux donateur, les moines y consentent et font apporter devant eux les objets demandés. Aussitôt cet indigne fils les fait enlever par les gens de sa suite, saute sur son cheval et se sauve au galop sans rien payer, riant cyniquement du bon tour qu’il vient de jouer aux moines. Ceux-ci font sonner leurs cloches et courent à la tombe de saint Magioire, le suppliant de punir le brigand (4). Le saint les entend ; pendant que le drôle pousse son cheval à fond, il lui lance au beau milieu du front (dit l’hagiographe) un coup de crosse qui nécessairement renverse le cavalier, et le voilà, par cette chute, à l’article de la mort : avant d’expirer, le malheureux épouvanté rend tout ce qu’il avait pris, y ajoute encore d’autres aumônes. Mais devant l’énormité de ce vol sacrilège et parricide, l’hagiographe se demande si Dieu, avec toute sa clémence, put accepter la réparation et pardonner le forfait.

Ces tierns méchants, rapaces et parjures n’étaient après tout qu'une exception ; pour la civilisation chrétienne renaissante qui tendait à s’épanouir, pour les moines qui en étaient les plus efficaces propagateurs, ils ne constituaient pas un danger sérieux. Le danger véritable, qui allait arrêter, refouler ce mouve-

(1) « Quidam homo satis opulentus Bissargiam insulam, Sargiœvicinam, hereditariojure tenebat. » Plus loin on l'appelle tantus oir (Miracula S. Maglorii, § 12 et 13, dans Mém, de la Soc. archéoh des Côtes-du-Nord f 2« série, IV, p. 237.)

(2) « Illo mox exhalante, fratres et amici cadaver illius more solito lotum feretro imponenles, triste ministerium, ad monasterium S. Maglorii hononfice detulerunt. (Mirac. S. Maglor., §12, Ibid., p. 237.)

(3) « Equum illius faleratum, cum balteo aureo et speronibus aureis et omni ornatu gladioque, pro illius absolutione, sicut ille dum adviveret prœceperat, S. Maglorio et suis monachis obtulerunt. » (Mirac. S. Maglor., § 12, Ibid., p. 237.)

(4) « 111e (præfati viri filius) dona patema recognoscens , avariciœ tacibus accensus, vocatis suis satellitibus, omnia per vim retrahens, præda potitus, domum cum gaudio reversuros, cum terribili impetu iter arripere cœpit. Quo viso , monachi ad corpus S. Maglorii currerunt , et vocibus assiduis, precibus indefessis, pulsatis signis, S. Maglorium lacrimabiliter ut sacrilegium vindicaret invocare cœpcrunt » f Mirac. S. Maglor., % 13, Ibid J

Digitizecj by

Page 1