LE CORPS DE SAINT PHILIBERT MENACÉ PAR LES NORMANDS
d’établir sur ce canal un pont qui maintiendrait Tusage de la voie sans aucun préjudice pour le public (1).
Comme c’est dans la belle saison, très favorable aux courses maritimes, que les attaques des Normands étaient à craindre, les moines aux beaux jours quittaient Noirmoutier et allaient passer Tété à Déas (2) ; quand revenaient la saison des grosses mers et des tempêtes, ils regagnaient leur résidence d’hiver, c’est-à-dire Noirmoutier. Les habitants de cette île, suivant l’exemple des moines, émigraient au printemps sur la terre ferme et revenaient à l’automne. Au bout d’une dizaine d’années, les hordes de ces affreux pirates se multipliant et redoublant leurs assauts, le séjour de Noirmoutier ne fut guère plus sûr dans une saison que dans l’autre. Vers l’an 830 ou environ, l’abbé Hilbod, successeur d’Arnulf (3), y fit construire une forteresse (castrumj, dont la garnison tint pendant quelque temps ces brigands en respect. Mais leur nombre et leur audace ne cessant de croître, l’abbé comprit qu’à moins d’accroître aussi la défense de l’île en hommes et en fortifications, il deviendrait impossible de soutenir la lutte, et le grand danger dans ce cas, c’était de voir les païens découvrir le sarcophage de S. Philibert enterré dans l’abbaye, profaner le saint corps, le détruire ou le jeter dans la mer, ce qui eût été pour tout le pays une calamité terrible. En 836, Hilbod alla donc trouver Pépin roi d’Aquitaine pour lui exposer ce péril et lui demander le moyen d’y faire face, c’est-à-dire apparemment un corps de troupes pour défendre l’île contre les pirates. Le prince soumit cette question au plaid ou assemblée générale de son royaume qui tenait alors ses assises. Après délibération, l’avis unanime des seigneurs, des évêques et des autres membres de cette assemblée fut que, la difficulté de communication avec le continent ne permettant pas d’assurer à Noirmoutier des secours suffisamment prompts et réguliers contre les attaques des Normands, le meilleur parti à prendre pour les moines était d’exhumer le corps de saint Philibert, de le transporter à Déas et de s’y établir à demeure avec lui (4).
Force fut de subir cette loi. Le mardi 7 juin 836, on creusa le sol de l’église de Noirmoutier au lieu de la sépulture du saint, et l’on en tira le sarcophage contenant l’opime dépouille. Ce sarcophage était, ou plutôt — car il existe encore — c’est une grande auge ou coffre rectangulaire d’un seul morceau, sans moulure, en marbre gris bleu semblable à celui de même couleur qu’on
(1) « Notam sit omnium fidclium sagacitati (dit Tempereur)... Arnulfum ex fluvio qui dicitur Bedonia (la Çoulogne) aquam ad novum monasterium velle perducere, obsecrans clementiam Excellentiœ nostræ ut traositum ei per viam regiam , quam stratam sive calciatam dicunt , eidem aquœ concederemus , qiialiter ad prœdictum monasterium, nostris et futuris temporibus, absque alicujus impedimenta oenire potuisset; et in eodem loco velle pontem facere ut transeuntibus nihil impedimentum esset » (Dom Bouquet, Rec. des histor. de France, VI, p. 516).
(2) « Æstivo tempore , quo navigandi arridet temperies , Deas monasterium , quod ob hoc fuerat constructum, petentes, hiemis tantummodo tempore Herium insulam repetebant » (Erment. Transi, S. Philib, in prœ£at., édit. Mabillon , p. 539).
(3) Mais non son successeur immédiat : selon Mabillon, à Arnulf succéda un abbé appelé Raghnard, et à celui-ci Hilbod en 825. Voir A. SS. O. S. B. Saec. IV, parte 1», p. 538.
(4) « Tune vero rex Pippinus suique optimales (generale siquidem regni sui placitum existebat), istius modi rem sollerti cura pertractantes, nequaquam ibi auxilium pugnaudi assidue administrari posse repererunt... Sed elegerunt révéra quod salubrius esse judicaverunt... Decreverunt multo melius fore beati Filiberti corpus indc transferri debere quam ibi derelinqui. » (Erment. in prœfat., éd. Mabill. p. 540.)