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LES EXPLOITS DE L* « AVOUÉ B BODILON

moines (1) qui devait suivre, par terre et à portée de la rivière, la marche de la flottille. Les religieux, regardant le corps de saint Martin de Vertou, leur patron et fondateur, à la fois comme leur plus précieux trésor et leur plus efficace protection, ne voulurent point s’en séparer ni le confier au fleuve. L’ayant donc tiré de sa sépulture, ils le placèrent dans une châsse d’or décorée de pierres précieuses, qu’on enveloppa de draps et de toiles et que l’on fit porter par deux chevaux dans une litière (2); les moines entouraient ce dépôt opime, et Bodilon lance au poing veillait à sa sûreté.

Si hâté que l’on fût de s’éloigner des bords de la Loire, il fallait bien de temps à autre faire halte pour manger. Un jour, l’ombre d’un bois touffu, d’autant plus séduisante qu’on était en juin ou juillet, invita la caravane à s’asseoir pour prendre sa réfection. Cette longue troupe de moines attirait nécessairement l’attention des habitants du pays qu’ils traversaient ; on disait qu’ils portaient des trésors. Une bande de voleurs se proposa de les en décharger. Ce bois était propice à leur attaque ; pendant que les bons moines mangent tranquillement, les voleurs s’emparent de leurs chevaux pour leur ôter le moyen de fuir et les rançonner tout à leur aise. Mais Bodilon veille; les voleurs sont douze, et lui il est presque seul ; hardiment il les charge avec furie ; il en tue quelques-uns, tout le reste s’enfuit. Mais, au flanc, le vaillant avoué a une large blessure, d’où le sang coule à flots. Les moines avec de la graisse fabriquent un emplâtre, le mettent sur la plaie pour arrêter le sang et le fixent au moyen d’un bandage (3); ils invitent le blessé à manger ; impossible. Pour le laisser reposer, la caravane se décide à passer la nuit là ; nuit semblable à une veillée funèbre : tous aiment tendrement, tous pleurent ce brave Bodilon. Le lendemain, à l’aube, il semble prêt à rendre l’âme. Cependant il faut partir : on le hisse sur son cheval, on part.

Chemin faisant s’offre une vallée où la route descend en pente rapide; sur cette pente les chevaux qui portent le saint corps bronchent à chaque pas ; la précieuse châsse ainsi balancée, sortant à demi de la litière, va tomber sur le sol et s’y briser. Bodilon voit le péril : sans songer à sa blessure, il pousse son cheval vers la châsse, d’un bras puissant il la retient et empêche sa chute. Au sortir de ce mauvais pas il met pied à terre pour resserrer la sangle de son cheval. Dans l’effort que nécessite cette action son bandage se rompt, et sans s’en apercevoir il se remet en selle. Le mouvement du cheval déplace l’emplâtre; en le sentant glisser le long de son flanc, le blessé croit sentir par sa plaie béante ses entrailles sortir, la mort entrer. Il pousse un grand cri de détresse ; on va à son secours. On le dépouille de ses vêtements, et alors on voit les lèvres de la plaie déjà rejointes, pour en marquer la place un mince filet de sang, — et pas d’autre

(1) a Abbas Raimbaldus, ascito advocato loci cui nomen erat Bodilo, fugam parat, et ut idem tutelæ sit jubens exorat. Qui libenti animo respondit se potius cuncta relinquere quam beato viro (S. Martine Vertavensi) debitum servitium denegare » (Mirac, S. Martini Yertav, cap. 9, édit. Mabillon, p. 688).

(2) « Effosso a loco sepulturæ beato viro (S. Martine Vertavensi) , loculo imponunt aureo gemmis nobilibus insignito, sancti viri ossa gerente, in lecticam diligenter composite, n (Mirac. S. Mari. Vert., 8 et 9, Ibid.J

(3) « Cumque grandi rivo sanguis ejus deflueret, a flentibus monachis vulneri particula adipis imponitur, et sic astricta tascia colligatur. » (Id., cap. 10, édit. Mabill., p. 689).

l’abbaye d’ension changée en communauté de chanoines.

trace de blessure. — Vives actions de grâces à Dieu et à saint Martin de Vertou (1), — puis de nouveau en route, la joie au cœur.

On n’allait guère vite, car la caravane était énorme : le personnel comprenait, outre les moines, tous leurs serviteurs formant ce qu’on appelait alors la famille (familial de l’abbaye; puis d’immenses bagages; pour porter, traîner tout cela, une armée de chevaux (2). On dut bien pérégriner une dizaine de jours avant d’approcher d’Ension. L’abbé Rainbald était trop avisé pour s’aller jeter de but en blanc sans avis préalable, avec son encombrante caravane, sur l’asile où il voulait demander l’hospitalité. Pour recevoir cette abbaye errante, ou plutôt cette peuplade émigrée, il fallait nécessairement être prévenu d’avance et faire quelques préparatifs. Toute la troupe s’arrêta donc à trois ou quatre lieues d’Ension, près d’une église où l’on vénérait les reliques d’un saint Vetranus ou Veranus, aujourd’hui la paroisse de Saint-Varent (3). De là Rainbald envoie un message à la communauté d’Ension, lui rappelant son origine, sa dépendance à l’égard de saint Martin de Vertou et de ses successeurs, lui demandant en conséquence asile et assistance (4).

Depuis quelque temps la maison d’Ension avait passé sous un nouveau régime. Ses habitants n’étaient plus des Bénédictins ni même des moines. Ils prenaient le nom de canonici (chanoines), sans être toutefois ce qu’on appela plus tard des chanoines réguliers de Saint-Augustin. C’était simplement des prêtres et des clercs vivant en communauté sous un supérieur sans faire de vœux monastiques, sans autre engagement que d’observer les lois imposées aux clercs et aux prêtres par les canons de l’Église, et de là venait précisément le nom pris par eux , canonici. Ces congrégations hybrides — plutôt séculières que régulières puisqu’elles n’avaient point de règle, — et que certains auteurs appellent « congrégations cléricales, » se multiplièrent beaucoup au IX® siècle; par suite du relâchement de certains moines, elles remplacèrent les communautés monas> tiques dans beaucoup de maisons (5). Ainsi en fut-il d’Ension. Le chef de la

(1) Sur les aventures de Bodilon, voir Mirac. S. Martin. Vertav., cap. 10, édit. Mabill., p. 689.

(2) « Cum tota supellectile mobili, cum omni femilia, cum omnigenis vehiculis et immenso jumentorum apparatu, flentibus cunctis, Vertavus relinquitur, et ignotœ sedes novis ezulibus requiruntur. » (Id., cap. 9, Ibid., p. 688.)

(3) c Ventum est ad locum qui Nouiheria dicitur, ubi beatus Veteranus quiescit humatus et ibi aliquanto tempore commoratum * (Mirac. S. Mart. Vertaü., cap. 9, éd. Mabill., p. 688). Sous prétexte qu’il y avait au IX* siècle un S. Vétérin inhumé à Gennes près de Saumur au bord de la Loire, quelques auteurs veulent que les émigrés de Vertou se soient rendus à Ension en passant par Gennes ; mais Gennes est à 25 lieues dans l’Est de Vertou; et de Gennes à Ension il y a encore une douzaine de lieues ; les Vertaviens auraient donc fait là un énorme détour, et cela pour suivre, ainsi que leurs barques, le cours de la Loire, ce qui les exposait bien plus aux coups des Normands qu’un itinéraire les éloignant rapidement de ce fleuve. Ce qui d’ailleurs coupe court à tout , c’est que Gennes (on le sait positivement) ne s’est jamais appelé Nouiheria : au VI* siècle, dans Grégoire de Tours, c’est Geinensis viens; au IX* dans le Cartulaire de Saint-Maur, Gêna en l’an 845 (voir C. Port, Dict. hist. de Maino^t-Loire, II, p. 245). Le nom de Veteranus ou Vetranus se contracte naturellement en Veranus, Veran, Varan, auj. Saint-Varent, ch.-l. de c*»“ de l’arr. de Bressuire (Deux-Sèvres), dont la situation convient très bien aux faits de cette histoire, autant que celle de Gennes convient peu.

(4) « Inde ergo moventes (Vertavensas monachi) ad cellam sui juris tendunt quæ Ension dicitur... lu hoc loco canonicis qui eo tempore videbantur, abbas Rainbaldus ceterique fratres mandant ut corpus beati viri seque recipiant, et juris viri Dei Martini locum eumdem fuisse cognoscant. » (Id., Ibid., p. 688-689). — Les Vertaviens s’attendaient si bien à une bonne réception qu’ils n’envoyèrent leur message qu’au moment où ils allaient quitter leur dernière étape.

(5) Voir, sur ces communautés ou collèges de chanoines, Thomassin, Ancienne et nouvelle discipline de VEglise, édit, franç. de 1725, partie I, livre 3, chap. ix ; surtout les § 1, 5, 6, 7, 8 (tome I*

314 LA RÈGLE BÉNÉDICTINE RÉTABLIE A ENSION PAR LES MOINES DE VERTOü.

congrégation < canonique, s substituée là aux Bénédictins, portait le titre de prévôt et en 843 se nommait Fulrad. Il réunit ses chanoines pour leur faire part du message de Tabbé Rainbald — qui fut fort mal accueilli. Il n’y a guère à s’en étonner. Les Vertaviens revendiquaient à juste titre la supériorité de Vertou sur Ension; une fois dans cette maison, ils auraient donc voulu y être les maîtres, et de leur supériorité ces Bénédictins fervents n’eussent pas manqué de faire usage pour rétablir dans Ension la règle bénédictine, rejetée pour sa sévérité par les Ensionais qui ne voulaient pas la reprendre. — r Aussi repoussèrent-ils la demande de Rainbald par un refus unanime. Bien plus : comme le lieu où campaient les Vertaviens faisait partie des domaines d’Ension, ils signifièrent brutalement aux pauvres fugitifs de sortir de leur territoire (1).

En face d’un procédé si odieux, Rainbald, qui avait pour lui le bon droit, n’était pas homme à céder. Il établit son campement un peu plus loin hors des domaines inhospitaliers d’Ension, et laissant là toute la caravane sous la garde de Bodilon, rapidement avec quelques-uns de ses moines il se rendit en Auvergne, où se trouvait alors Pépin II roi d’Aquitaine, qu’il supplia de faire justice à Vertou contre l’usurpation intolérable des Ensionais. Après examen de l’affaire, le prince délivra à Rainbald un diplôme par lequel il ordonnait au comte de Poitiers de mettre l’abbé de Vertou en possession du monastère d’Ension, où pourraient rester ceux des chanoines qui prendraient l’habit de saint Benoit, et d’où tous les autres seraient expulsés (2).

Ainsi fut fait — et les pauvres exilés de Vertou, réintégrés dans leur droit, purent enfin se reposer et reprendre l’exercice de leur règle dans un asile sûr.

col. 1375 à 1381). Thomassin distingue très bien ces a congrégations cléricales » des chapitres épiscopaux et aussi des moines : « On appelloit (dit-il) chanoines ceux qui avoient pour règle les canons de TEglise, et on donnoit le nom de réguliers à ceux qui suivoient la règle de S. Benoist » (col. 1375). c Les chanoines tiroient leur nom de la profession qu’ils faisoient de vivre selon les canons [selon les canons, mais sans règle particulière]... Voilà la véritable origine du nom de chanoines pendant le siècle de Charlemagne (Ibid. col. 1375).

(1) « Canonicis quidam Fulradus prœpositus crat : qui, inter se concilio habito, verentes monachorum dominium, eos suscipere récusant, et finfum suorum excedere termines mandant » (Mirac. S, Martini Vertav., cap. 9, édit. Mabill., p. 689).

(2) « (Pippinus) prœceptum regiæ auctoritatis fieri prœcepit misitque ad comitem Pictavorum, Ensionense eis (monachis Vertavensibus) monasterium reddi præcipiens, et canonicorum qui monachicum habitum voluissent manerent, qui vero noluissent pellerentur (Id. Ibid.). — On a voulu infirmer ce passage de notre auteur, en alléguant que Pépin 11 n’était pas roi d’Aquitaine « en 845. » Il ne s’agit pas de 845. mais de 843 très peu de temps après le sac de Nantes par les Normands. VArt de vérifier les dates (éd. 1784, II, p. 251) prouve qu’après la mort de Louis le Débonnaire, de 840 à 845, notamment en 843 et 844, Pépin défendit énergiquement ses droits sur tout le royaume d’Aquitaine. En 845, par un traité, il céda le Poitou à Charles le Chauve et garda le reste. En 843 cette cession n’avait point eu lieu. Pépin était ou se prétendait roi de l’Aquitaine entière, y compris le Poitou : il n y a donc aucune raison de rejeter le fait et le diplôme attestés par l’auteur des Miracles de S. Martin de Vertou. — Mais quand il prétend que l’abbé Rainbald , allant de St-Varent en Auvergne, traîna après lui, à travers la moitié de la Gaule, toute cette caravane énorme si encombrante venue avec lui de Vertou , qu’il exposa à tous les hasards de cette longue route le corps même de S. Martin , son assertion est invraisemblable, impossible. Rainbald alla seul trouver Pépin. La caravane resta où elle était sous la garde de Bodilon; c’est pourquoi les aventures de celui-ci, relatées plus haut, se rapportent nécessairement au tnget de Vertou à Ension.

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