‹ Histoire de Bretagne. Tome secondChapitre 243 sur 392 · LES MARINS BRETONS A NOIRMOUTIER · texte numérisé non relu

LES MARINS BRETONS A NOIRMOUTIER

§ 4. — Marins bretons an IX* siècle.

Après le sac de Nantes, les Normands commirent encore quelques dévastations dans rOutre-Loire, mais on ne voit point, quoi qu’on en ait dit, qu’ils aient ruiné Vertou, pas plus qu’ils ne touchèrent alors (en 843) à Déas. Ils eurent hâte de partager leur butin et se retirèrent à cet effet dans l’ile d’Her (Noirmoutier), où les convoitises féroces allumées par la vue des splendides trésors volés à Nantes excitèrent entre eux une grande bataille dans laquelle beaucoup périrent, et dont les survivants, poussés par la tempête jusqu’en Espagne, ne revinrent pas de longtemps en Armorique. Dans l’une des trois années qui suivirent ces événements, probablement en 846, se place un épisode qui nous ramène à Noirmoutier et à saint Philibert, et offre d’intéressants détails sur la navigation et le commerce des Bretons dans les parages voisins de l’entrée de la Loire. En voici le récit par Ermenther :

€ Au port de la Fourche, nommé plus haut (ci-dessus p. 303), vinrent des côtes de Bretagne, pour faire du commerce, plusieurs navires. Au cours de ce négoce, les hommes de Tun de ces navires, à Finsu dé leur patron, s’emparèrent, moitié par vol et moitié par achat clandestin, d’une partie du plomb de l’abbaye, transporté de Noirmoutier à la Fourche pour le soustraire aux Normands. Leur trafic achevé, les Bretons veulent repartir, l’absence de vent favorable les retient cinq jours. Le sixième, par un faible vent d’Est, ils détachent leurs câbles pour se mettre en route, leurs navires poussés au large entrent bon gré mal gré dans le port de notre île (1) appelé la Conque, où, le vent tombé, ils jettent l’ancre. Ils y restent neuf jours ; les habitants de l’île leur fournissent, comme à des étrangers, de quoi manger et boire, car ils n’avaient pas de nourriture sur leurs navires, n’ayant pas pris de provision de grain et ne remportant avec eux qu’un chargement de sel (2).

» Le dixième jour, avec le soleil le vent d’Est se lève ; les marins joyeux hissent les vergues et tendent les voiles à la brise. Déjà ils sont loin de la terre ; alors, passant de l’Est au Sud, le vent les pousse sur une île de Bretagne appelée Baf{3), où il les retient encore sept jours, ce qu’ils avaient bien mérité. Le huitième enfin, surgit un vent favorable mais impétueux, qui lance d’une course rapide les navires des Bretons sur des montagnes d’écume, et quand ils sont à la cime des vagues, devant eux éclate un prodige merveilleux et terrible. Le pilote, placé en tête de la flottille pour explorer la route et garantir des écueils les autres navires, voit courir sur les flots un cavalier armé de trois javelines qui s’élance contre lui avec une puissance et une furie capables en apparence de détruire et submerger toute la flotte. Ce pilote avait connaissance du vol de plomb commis à la Fourche : dans le cavalier terrible, visible pour lui seul et qui bientôt disparaît, il n’hésite point à reconnaître saint Philibert (4). En même

(1) C’est-à-dire, de 111e de Noirmoatier.

(2) « Dantur vero eis ab insulanis quæ necessaria erant ad comedendum vel bibendum, veluti alienigenis. Non enim ex suo comedcre poterant commercio : annonam quippe non attulerant, sed sal tantum deferebant. » (Ermcnt. Trmnsl. S. Filib. I, 82, éd. Mabill. p. 553). Entre quippe et attulerant le texte imprimé par M. Maître (p. 167) supprime le mot non, ce qui donne un sens très différent. Mais non, qui existe dans Téditiou de Mabillon et dans celle des Bollandistes , doit être maintenu.

(3) lie de Batz, territoire actuel du bourg de Batz, près du Croisic.

(4) « Proreta, qui in prima erat navi iler subsequentium observans navium ne in aras inciderent, cemit repente equitem adversum se tria gerentem spicula cum tanto impetu currere etc... quem nullum alinm nisi sanctum credidit esse Filibertum. Hoc impetu facto, proretâ tantum qui furti erat conscius intueute, disparuit eques. » (Ërment. Transi. S. Filiberti l, cap. 82, éd. Mabillon, Ibid. J

LES MARINS BRETONS A l’iLE DE BAF.

temps le vent d’Est tombe, le vent de Nord-Ouest se lève et rejette les navires à leur point de départ, Tîle de Baf.

» Les Bretons désespérés ne savent plus que faire, car nul ne se doutait du vol, sauf ses auteurs.

» La nuit suivante, saint Philibert apparaît en songe à un habitant du territoire de Baf, jeune encole et pourtant paralysé :

— « Lève-toi, lui dit-il, car le Seigneur t’a guéri, et va dire à ces Bretons que tant » qu’ils n’auront pas rendu le plomb qu’ils m’ont volé, il n’y aura point de bon vent » pour eux ni de retour possible dans leur patrie. »

» Au jour, le jeune homme se lève vivement, mais il ne sait plus marcher; d’un pas chancelant, appuyé sur un bâton, il finit par arriver à l’église de Baf et raconte au prêtre qui la dessert (1) sa vision de la nuit. Celui-ci, voyant la guérison du paralytique, croit à la vérité de son récit, et tous deux vont trouver les Bretons sur leurs navires. Le prêtre les prêche, il leur dénonce le vol dont l’objet est caché à leur bord. On fouille avec soin tous les bateaux, on découvre sur l’un d’eux beaucoup de lames de plomb, on les remet au prêtre. Les voleurs confessent leur crime et font pénitence. Aussitôt un bon vent se lève et rend enfin les Bretons aux rivages tant désirés.

» Quand au prêtre, il fait fondre les lames de plomb en plusieurs blocs, qu’il place sur des navires allant de Baf à la Fourche, chargés de nous les rapporter et de nous faire connaître les merveilles opérées en cette occurrence par notre saint fondateur.

» Telle est l’histoire des Bretons (2). »

Ce curieux épisode, qui nous montre les Bretons bretonnants en grande relation avec le pays d’outre Loire, doit se placer entre 843 et 847. Nous y voyons le territoire du bourg de Batz appelé € une île de Bretagne finsulam BritanniœJ, » ce qui prouve, à ce moment, l’existence en ce pays d’une forte colonie bretonne. Par suite de l’établissement définitif de l’abbaye de Redon en 834, l’influence bretonne commença dès lors à se faire sentir sérieusement entre la Vilaine et la Loire ; toutefois les Bretons ne purent commencer à s’implanter dans ce pays en nombre notable et à y former un groupe national nettement tranché qu’en 843 lors des campagnes de Nominoê, de Lantbert, d’Erispoê contre les Franks dans le pays nantais (ci-dessus p. 43-44) ; en 845 et 846, après leur grande victoire de Ballon, les Bretons affluèrent, débordèrent entre les deux fleuves, fondèrent autour de Wen-Ran (Guérande) une nombreuse colonie entièrement bretonne et firent du territoire de Baf, Bath ou Batz, c une île de Bretagne, b

D’autre part cet épisode ne peut être postérieur à 846, car lorsqu’il se produisit, les moines de Noirmoutier, on l’a vu, étaient encore à Déas. Or en 847 les Normands débarqués à l’improviste sur la côte voisine poussèrent jusqu’à Déas une incursion soudaine, pillèrent et brûlèrent le monastère (3). Les moines avaient eu le temps de fuir avant la venue des pirates; ils allèrent chercher asile en Anjou et se fixèrent pour un temps sur le bord de la Loire, à Cunault (4). Ayant sans doute l’idée de revenir à Déas, ils n’enlevèrent point de là le corps de saint Philibert, mais avant de partir ils le cachèrent et le murèrent si bien

(1) € Pergit ad ecclesiam ipsius insulæ (Bafi) et visum quod viderat presbytero illic commanenti innotescit. » C’était un prêtre breton et bretonnant, car plus loin il fait un sermon aux marins bretons : «( Dat eis sacerdos sermonem pnedicationis » fid. Ibid.).

(2) Erment, Transi. S. Filib. I, cap 82, édit. Mabillon, p. 553-554; édit. Maître, cap. 81, p. 166-169.

(3) (K Anno 847. Northmauni, iv. Calendas Aprilis, Deas monasterium succendunt. » (Chronic. Aquitan. stu Normannico-Briiannicum, seu Lemovic, dans Bouquet, Rec. des hist. de Fr. VU, 223 et dans D. Morice Preuves 1, 150.)

(4) Aqjourd’hui en la corn»* de Trèves-Cunault, c*o“ de Gennes, arrond. de Saumur, Maine-et-Loire.

Page 1