LA BRETAGNE COUPÉE EN DEUX
§ l®^ — Gimvant et Pascweten {874-871),
ne ressemblait moins à une tyrannie que la royauté bretonne comme l’avait constituée le roi Salomon. L’extension très justifiée du pouvoir royal tournait uniquement au profit de la justice et du peuple ; mais elle heurtait le goût de l’indépendance individuelle inné chez les Bretons, porté par eux dans l’ordre politique jusqu’à l’extrême, jusqu’à l’état de passion irréfléchie, immodérée, pour ce qu’on nomme aujourd’hui le « particularisme, » c’est-à-dire la division et l’émiettement du pouvoir. Nominoê était parvenu à lier ensemble, dans un même but et pour une même œuvre, ces indomptés ; il n’avait point réussi à guérir radicalement leur antipathie intransigeante, quasi-maladive, contre une souveraineté unique, suprême, s’imposant à toutes les divergences. Après Salomon, cette maladie se réveilla avec force. Ecoutez une vieille chronique du temps :
« Salomon étant mort, entre les comtes et les princes bretons issus du sang royal, au sujet de la royauté s’élève une très grande querelle. Enfin les deux plus puissants de ces princes, le comte de Rennes et le comte de Vannes, s’attribuent l’autorité royale. En face d’eux, les comtes de Léon et de Goëlo y prétendent également. De là dans la nation bretonne une telle division, que chacun des comtes en sa terre prend le titre de roi. A ces grandes et funestes guerres intestines s’ajoute un autre fléau : les attaques des ennemis du dehors. Avisés de la mort de Salomon, des malheureuses discordes qui déchirent toute la patrie bretonne, les Danois et les Normands accourent pour incendier les cités, les châteaux, les églises, pour ravager tout le pays et en faire un désert (1). »
Ce crayon d’une brièveté énergique exprime bien l’état misérable de la Bretagne dans les quatorze années (874-888) qui suivirent la mort de Salomon. La chute de
(1) « Denique, hoc Salomone mortuo, inter comité et proeeres Britanniœ qui de Regali Britonum progenie processerant , super regno surrexit gravissima controversia. » Et la suite dans D. Morice, Preuoes 1, col. 142, ligne 11 à 29. Dans son àition de la Chronique de Nantes (p. 66), M. Merlet a remarqué avec raison que ce fragment, introduit par Lobineau et Morice dans le texte de cette chronique, ne lui appartient pas, mais il est dans la Colîectio ms. de Rebus Britanniœ et doit provenir de quelqu'un des documents qui ont servi à composer la chronique.