LES DEUX HOMMES ET LES DEUX CARACTÈRES
pour sa guérison ; en 866, il était aussi près de la reine Wenbrit dans sa dernière maladie ; en 869, on le voit s’interposer comme médiateur entre Ritcant abbé de Redon et un certain tiern appelé Pritient qui avait violemment usurpé les terres de l’abbaye, et malgré le juste courroux de Ritcant, il parvient à tirer de lui de très douces conditions pour le voleur (1). Peu entêté dans ses vues et ses opinions, prêt à en changer selon l’occurrence, il soutient d’abord chaudement, par exemple, les réclamations du tiern Gredworet contre les colons de Bain; puis, voyant le plou entier soulevé contre ces iniques prétentions, il passe, sans se faire prier, de l’autre côté (2). Cela dénote une âme très conciliante. On ne peut pas tout avoir : Pascweten était en guerre beaucoup moins brillant qu’en politique; en 854 ou 855, il s’était fait prendre par les Normands; mais pendant que les moines de Redon laissaient sans s’émouvoir aux mains des pirates l’évêque de Vannes qui était aussi leur prisonnier, les Redonais sacrifiaient leur trésor, même leurs calices d’or, pour racheter le précieux Pascweten (3). Son infériorité militaire n’était pas d’ailleui*s pour lui nuire beaucoup, à certain point de vue, en 874, dans l’esprit des tiems bretons, charmés de n’avoir pas à redouter de sa part une pesante, une triomphante épée qui eût pu leur imposer de nouveau l’impérieuse autorité des Nominoê et des Salomon.
La lance de Gurwant, victorieuse en cent combats, qui naguère avec une poignée d’hommes avait fièrement bravé toute la flotte d’Hasting (ci-dessus p. 91), cette lance devait inspirer aux tierns, lassés de l’autorité de Salomon, un sentiment tout autre ; si le comte de Rennes devenait seul roi de la Bretagne, s’il voulait rétablir dans toute sa force la royauté bretonne, qui pourrait brider cette lance ? Gurwant d’ailleurs, au moment de la mort de Salomon, n’avait pas de partisans ; auprès de lui, appelées par sa renommée, quelques bandes vaillantes, des compagnons d’armes d’un dévouement, d’une audace à toute épreuve, mais point de parti, point de relations, point de clientèle politique comme Pascweten. Sous le règne de Salomon, Gurwant gendre d’Erispoë était toujours resté en suspicion, dans une sorte de disgrâce : contre l’ennemi on ne pouvait se passer de son bras incomparable, mais loin de lui donner dans l’État une importance en rapport avec sa valeur guerrière, on s’était plu à le retenir dans l’impuissance et dans l’isolement. Il n’était pas homme non plus à quêter une clientèle, une influence quelconque par les manèges et les complaisances familières à Pascweten : celui qui avait menacé le roi de Bretagne de renier sa suzeraineté s’il voulait l’empêcher de défier Hasting (ci-dessus p. 91), celui-là suivait fièrement sa volonté sans complaisance pour personne.
En raison de ces circonstances, quand entre les deux rivaux la querelle éclata, les comtes, la grande majorité des tierns et des nobles de Bretagne se rangèrent sans hésiter dans le parti de Pascweten, qui aussitôt s’occupa de former une grosse armée, dans laquelle il appela même sans vergogne, pour la rendre plus redoutable, de sinistres bandes de Normands. Devant une force si imposante, tous les Bretons tenaient pour certaine la perte de Gurwant ; presque toutes ses
(1) Voir CartuL de Redon, pages 64 , 39, 192-193.
(2) Voir ci-dessus p. 127-128.
(3) Carful. de Redon, n® 26» p. 21, et append. n® 40, p. 369.