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LA BRÈCHE DE LA FRONTIÈRE BRETONNE

cultiver un sol où il n’y avait à récolter que des horions (1)? Après que la conquête carolingienne eut imposé là aussi la paix par la force, c’est-à-dire après 799, nous voyons quelques colonies de Bretons se former à l’Est de Vannes, s’avançant peu à peu vers la Vilaine. Encadrés dans la lisière de la forêt de Brecilien, ces ploiis suivaient le bassin de l’Out et de ses affluents. Les deux plus rapprochés de Vannes, Molac et Pleucadeuc, étaient situés entre l’Artz et la Claie, — suivis vers l’Est de Pluherlin et de Peillac sur l’un et l’autre bord de l’Artz ; — au Nord, sur la rive gauche de l’Out, Rufiac; — Comblessac, Carentoir, Sixt dans le bassin de l’Aff ; — entre l’Out et la Vilaine, Bain (2) et Langon ; ces dix localités, notons-le, toutes enfoncées dans l’intérieur des terres et fort éloignées du littoral, qui pourtant, là comme partout en Bretagne, est la zone la plus fertile. Cette zone aurait-elle été réservée aux Franks — s’il leur eût pris fantaisie de s’établir en ces parages?...

De 800 à 832, dans les dix plans susnommés régnent les mœurs, la langue, les institutions bretonnes : on connaît les machtierns ou chefs de plan de sept d’entre eux (3) ; tous les noms propres d’hommes et de lieux sont bretons ; dans tous les actes relatifs à ces localités figurent divers mots de la langue bretonne : ran, tigran, campai, dicafrit, difasat, diwahart, cahitan, frut, etc. A Langon, qui est sur la Vilaine, tout à fait sur la limite du comté de Rennes, il reste d’assez fortes traces des institutions frankes, entre autres le jugement des scabins, un certain nombre de noms germaniques, mais beaucoup plus de noms bretons (4).

Malgré ces petites colonies bretonnes, d’ailleurs, on le voit, assez rares. Vannes n’en restait pas moins une ville gallo-franke soumise aux rois franks et placée en dehors de la Bretagne. Les historiens et annalistes de cette époque en témoignent hautement. Le meilleur biographe de Louis le Débonnaire, à propos de l’expédition contre Morvan, dit : « L’empereur ayant réuni des troupes de tous D côtés, part pour les frontières de la Bretagne, et après avair eu à Vannes » rassemblée générale (de son armée), il entre dans cette pravince (c’est-à-dire, en » Bretagne). » Un autre auteur, également contemporain, n’est pas moins précis : « De Vannes (dit-il), Vempereur étant entré dans la pravince de Bretagne, la soumet » tout entière à sa puissance (5). d — Vannes était donc, non en Bretagne, mais sur la frontière bretonne, et pour entrer en Bretagne il fallait sortir de Vannes. Mais si Vannes était ville franke et non bretonne, le territoire qui la mettait en

(1) On y trouve bien une dizaine de noms dont la désinence en ac dénote l’existence originaire de colonies gallo-romaines : Comblessac, Molac, Malensac, Muzillac, Peillac, Pipriac, Benac, Rufiac, Sulniac. Mais après les invasions barbares, sauf ces noms, qu’en restait-t-il ?

(2) Bain près Redon, qu’on écrit actuellement Bains contrairement à l’orthographe ancienne qui ne comporte pas l’s. Nous supprimons cette s, mais à moins d’indication contraire, il s’agit toujours ici de Bain simple commune du canton de Redon, et non de Bain chef-lieu de canton.

(3) Savoir, Bain, Sixt, Carantoir, Rufiac, Pleucadeuc, Molac, Pluherlin.

(4) Voir a la fin du volume, aux Éclaircissements, la note sur le Vannetais oriental au commencement du IX* siècle.

(5) <c Imperator, undequaque aggregata militari manu, fines Brittonum proficiscitur, habitoque Venedis generalî conventu, provinciam ingreditur et cuncta populatur. » (Vit. Ludov. Pii auct. Astronomo, cap. 30, dans D. Bouquet, VI, p. 102). — a Ipse (imperator) cum maximo exercitu Britanniam aggressus, generalem conventum Venedis habuit. Inde memoratam provinciam ingressus, totam in suam potestatem redegit » {Eginhardi Annal, anno 818, Ibid. p. 178). — M. Longnon soutient néanmoins que Vannes appartenait aux Bretons {Géographie de la Gaule au VI* siècle, p. 171) ; nous examinons son opinion à la fin du volume, dans les Éclaircissements, à la note sur le Vannetais oriental au commencement du IX* siècle.

CONWOlON FONDE LE MONASTÈRE DE REDON.

communication avec le reste de Tempire frank était lui-même forcément frank ou galio-frank et non breton. Cétait le Vannetais oriental, de Vannes à la limite du comté de Rennes, c’est-à-dire à la Vilaine. C’était là justement la brèche fatale qu’il fallait clore à tout prix pour soustraire la Bretagne aux soudaines invasions de l’étranger. Clore cette brèche, c’était porter la limite bretonne sur la Vilaine, c’était conquérir au profit des Bretons tout le territoire intermédiaire. Voyons comment se fit cette conquête.

Les conquérants étaient au nombre de six, tous de pure race bretonne, comme leurs noms le prouvent : Conhoiarn, Telhwiu, Louhemel, Wincalon, Condeloc, Conwoion. — Ce dernier, le chef de la troupe, né avant la fin du VIII® siècle en la paroisse de Cambliciac (Comblessac), sorti d’une race noble {ex genere senatorio) et d’un père très bretonnant appelé Conon, était prêtre dès 820 (1); le Frank Raghener ou Renier, évêque de Vannes de 820 à 838, le choisit pour archidiacre , et Conwoion se fit honneur dans ces importantes et délicates fonctions. Mais poussé par la passion — héréditaire on peut le dire — des clercs bretons pour la vie monacale, il se démit de l’archidiaconé, ramassa autour de lui, comme éléments et première assise d’une communauté, les cinq prêtres nommés plus haut, tous remplis de la même passion, pris parmi ses voisins et ses amis, car pour n’en citer que trois, Conhoiarn était de Comblessac (2), Condeloc de Carentoir, Wincalon d’Alcam (aujourd’hui Augan), tous trois de naissance distinguée et le dernier fort riche (3). Ces six Bretons se mirent en route, cherchant dans le diocèse de Vannes un lieu bien retiré, où le bruit du monde ne pût venir troubler leur colloque avec Dieu. Ayant ainsi arpenté tout le Vannetais oriental de l’Ouest à l’Est, ils traversèrent l’Out et vinrent peu après buter contre la rive droite de la Vilaine où il leur fallut bien s’arrêter puisqu’ils ne voulaient pas, paraît-il, sortir du diocèse de Vannes. Là d’ailleurs ils trouvèrent un lieu à souhait : devant eux, vers l’Ouest, une grande plaine rase occupant tout l’intervalle entre les deux rivières, devenant l’hiver une vaste lagune ; au Nord un rang de hautes collines portant une forêt ; derrière ces eaux et ces bois le site était caché, peu abordable à la foule. Ce lieu qu’on nommait Roton, et que nous appelons aujourd’hui Redon, faisait partie du plou de Bain, dont le territoire semble avoir été alors plus étendu que peuplé.

Le plou de Bain avait pour chef ou machtiern un seigneur breton du nom de Ratuili qui possédait et gouvernait au même titre le plou voisin de Sixt. C’est à lui que les six prêtres vannetais en quête d’un gîte monastique devaient d’abord demander l’autorisation de s’établir en cette désirable solitude de Roton. Ratuili se trouvait alors dans le plou de Sixt où il habitait un manoir, qui des bois voisins avait tiré son nom de Cour des Hêtres, en breton Les-Fau; nom qui subsiste

(1) Cartul, de Redon, p. 163, n° 212. Sur Conwoion, son origine et ses compagnons, voir Gesta SS. Rotonensium. (Actes des Saints de Redon) lib. I, cap. 2, dans Mabillon, A. SS. O. S. Bened. Sæc. IV part. 2, p. 194, et D. Morice Preuves I, col. 234.

(2) Voir dans D. Morice, Preuves I, le premier acte de la col. 268. Gonvoion figure aussi dans cet acte (qui est de 819) mais seulement avec le titre de clericus.

(3) Dès 833, au moment de la fondation de Redon, Wincalon et Condeloc flrent à ce monastère des dons de terres considérables, voir Cartul. de Redon, p. 5 n® 5, et p. 15 n® 16. Condeloc était prêtre, comme Convoion, dès 820, et figure avec lui dans le n* 212, p. 163 du Cartul. de Redon.

l’abbaye de REDON SOUTENUE PAR LES BRETONS

encore aujourd’hui (1). Quand Convoion alla l’y chercher, c’était au mois de juin de l’an 832, il faisait chaud, le bon vieux machtiern avait porté les assises de sa juridiction patriarcale au bord d’une claire fontaine; non seulement il octroya à Convoion sa requête, mais il lui donna en don gratuit perpétuel, à lui, à ses compagnons, à leurs successeurs à tout jamais, le lieu en question pour y bâtir et y entretenir un monastère (2). Quoique Louis le Débonnaire, en 818, après la mort de Morvan eût (comme nous le verrons plus loin) prescrit aux moines bretons de pratiquer désormais la règle de saint Benoît , cette règle était encore fort peu connue en Bretagne, et dans le principe — cela est sûr — Convoion et ses compagnons ne la suivirent point; ils s’installèrent sans doute à la mode bretonne chacun dans sa petite logette, observant dans tous ses traits essentiels la discipline, le régime des monastères scoto-bretons, dont nous avons essayé de tracer l’esquisse au volume précédent (p. 507 à 530).

Ils furent loin de jouir d’abord du repos qu’ils avaient rêvé. Certains tierns des environs, soi-disant cousins de Ratuili, prétendirent avoir droit sur le lieu de Roton, qui ne pouvait selon eux être cédé aux moines sans leur assentiment; comme on s’en était passé , le don , à les entendre , était nul et les moines bons à chasser : en attendant ils les empêchaient d’achever l’installation de leur monastère. Pour mettre fin à cette persécution, Convoion envoya Louhemel, sans doute le mieux disant de ses compagnons, réclamer justice et protection du gouverneur de Bretagne Nominoë, qui depuis la mort récente de Wido était aussi comte de Vannes, et avait par suite toute qualité pour trancher ce litige. Louhemel va trouver le gouverneur dans une résidence champêtre appelée Bot- Numel, à quelque distance de Vannes. Là il voit se dresser contre lui, devant le tribunal de Nominoë, le plus fougueux ennemi des moines, le tiern Illoc. Mais nullement déconcerté :

— t Seigneur, — dit le moine au représentant de l’empereur — je suis envoyé vers votre magnifique présence par l’abbé Convoion et par ses frères ; je viens vous demander de daigner, pour l’amour du Christ et le bien de votre âme, embrasser leur protection et leur défense. Ils veulent dans un lieu désert construire un monastère, où ils prieront Dieu chaque jour pour vous et pour le salut de toute la Bretagne (3). Mais de méchants tierns postés dans les environs, qui ne craignent ni Dieu ni les hommes, les en empêchent... »

Dès le début, dès le premier mot, le caractère du nouvel établissement est fixé : ce monastère sera un rempart pour la Bretagne, un foyer de l’idée bretonne. A cette déclaration Nominoë dresse l’oreille, Illoc pressent le triomphe des moines, fiévreusement il coupe la parole à Louhemel :

(1) Cest le village de Lefau ou Le Fau en la commune de Sixt, à 4 kilom. N.-E. du bourg, sur un chemin qui mène de ce bourg à celui de Bruc. La carte de France de l’Etat-major et celle du Ministère de l’Intérieur écrivent à tort le Fraux; Cassini (f‘® de Rennes, n® 129) donne la vraie orthographe, qui est Lefau, pour Lesfau.

(2) « ... Venit Convoion ad Ratuili tirannum (le tiern Ratuili), deprecans eum sedentem secus fontem in loco nuncupante Lesfiau, ut ei locum congruum ad opus Dei exercendum largire dignaretur : quod et fecit , id est , donavit ei ipsum locum Roton vocatum in elemosina pro hæreditate in regno Dei. » (Cartul. de Redon, p. 1, n® 1.)

(3) « Elegerunt enim locum dcsertum, et volunt œdifîcare et ibi Deum quotidie postulare pro salute vestra et pro salute toiius Britanniœ » (Gesta SS. Roton. 11, 2, édit. Mabillon p. 194; D. Morice Preuves, 1, 233-234).

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