CONTINUATION DE LA GUERRE CIVILE EN BRETAGNE
§ 2. — Alain et Jadicaël (877-888/.
Attaques des Normands contre la Bretagne.
Gurwant est un héros de Tlliade et de TEdda ; dans cette fin du IX® siècle où Tombre montante semble menacer de couvrir, de voiler la gloire de la Bretagne, cette grande figure illumine le ciel breton d’un éclat splendide. 11 vaut Roland et Achille, même il vaut mieux, car il n’a rien à faire avec la légende, c’est un héros de l’histoire authentique.
11 eut pour successeur dans le comté de Rennes et dans la suzeraineté d’une moitié de la Bretagne son fils Judicaêl, — et l’héritage de Pascweten, comprenant les comtés de Nantes et de Bro-Weroc avec la suzeraineté de l’autre moitié de la Bretagne, échut à son frère Alain. Ces deux princes n’héritent pas seulement des états de Pascweten et de Gurwant, ils héritent aussi de leur rivalité haineuse, de leurs querelles et de leurs guerres (1).
Les hostilités toutefois n’éclatèrent pas de suite. 11 y eut au début du nouveau règne une sorte d’intermède pacifique d’un an environ, d’autant que l’un des rivaux, Alain comte de Bro-Weroc, se vit pendant plusieurs mois réduit à l’impuissance par une maladie fort grave qui le mit à deux doigts de la mort. Il en triompha, et le 12 juin 878, dans un diplôme solennel, pour remercier Dieu de sa guérison il restitua au monastère de Redon le plou d’Arzon en Ruis, donné jadis par Louis le Débonnaire à cette abbaye (ci-dessus p. 41) qui depuis s’en était vue privée on ne sait comment. Cette restitution se fit dans l’église d’Alair près Redon, au milieu d’un grand concours de peuple et de tierns, et elle fut accompagnée d’une cérémonie fort importante. L’évêque de Nantes Hermengar donna avec l’huile sainte l’onction sacrée à Alain (2). Depuis le couronnement de Nominoê, c’est en Bretagne, à notre connaissance, le seul exemple d’un prince faisant sacrer son autorité au nom de Dieu. Ce n’était donc pas une banale formalité : Alain annonçait par là son désir de reconstituer à son profit la royauté, la monarchie bretonne de Nominoê, et l’on doit voir là le début de la lutte acharnée entre les deux princes, si fatale à la Bretagne, ainsi caractérisée par un contemporain : c II y eut alors entre les ducs des Bretons, Alain et Judicaêl, une
terrible querelle pour le partage du royaume. Ce n’était pas de bonnes terres D qu’on se disputait, mais plutôt des montagnes. Et les païens (les Normands), B voyant les Bretons tout absorbés dans cette guerre civile, se jetèrent sur eux, B bien sûrs d’en avoir raison (3). b
(1) « Post horum duorum (Wrfandi et Pasquitani) continuas mortes, Judicheîl ex filia Herispoii
regis natus et Alanus frater memorati Pasquitani Britanniam inter se partiti sunt : inter quos multa jurgia et bella fuerunt » (Reginon. Chronic. lib. II, édit. 1566, f. 43 v«). ,
(2) « ... Ego Alan, castigatus flagello divino, decucurriin magna œgritudine ; sed tamen liberatus auxilio divino... auxiliante Domino, conoalui de ilia infirmiiate. Propterea tradidi S. Salvatori et suis monachis in Rotono plebiculam Ardon Rowis... H! sunt testes ; Alan princeps qui donavit, testis ; Armengarius episcopus provinciæ Nanneticœ, qui eum sacro oleo unxionis illo die unxit, testis ]» (Cartul. de Redon, n9 235, p. 182-183). Sur la date de cette pièce voir A. de la Borderie, Chronologie du Cartulaire de Redon, dans Annales de Bretagne, V, p. 578-579.
(3) « Erat tune temporis inter Alanum et Judicheîl, duces Brittonum, non parva de partitione regni dissensionum controversia. In hoc ergo schismate et divisione, non tantum terrarum quantum montium, pagani Brittones reperientes, super eos fiducialiter irruunt. » (Regin. Chron. lib. II, édit. 1566, f. 49.)