LES NORMANDS D’HASTING A TRÉGUER, A DOL
produit par voie de conséquence nombre d’erreurs particulières, et en est arrivée à troubler assez gravement notre histoire ecclésiastique.
§3. — Courses des Normtmds (tHasting (878-882/.
Les Normands qui infestaient si cruellement la Bretagne vers 878, c’était toujours les hordes d’Hasting. Nous avons vu plus haut (p. 88) ce chef célèbre et redoutable prendre en 866 le commandement des bandes et flottes piratiques établies dans la Loire. En 869, il combattit contre Gurwant et contre le roi Salomon, avec qui il finit par faire la paix. En 873, il s’empara d’Angers, s’y fortifia et en fut chassé ; mais il continua de régner sur les Normands de la Loire jusqu’en l’an 882, époque où, par suite d’un traité avec le roi Louis III, il quitta la Loire suivi de ses bandes, émigra en Flandre et en Picardie, puis demeura en paix plusieurs années et ne revint jamais dans l’Ouest (1). Mais il ne tarda point, nous le verrons, d’y être remplacé par pire que lui.
Lui, il faisait de fréquentes descentes sur les côtes de Bretagne, tuant, pillant, ravageant, non-seulement dans la Loire mais sur tout le littoral breton. Il prit et pilla ainsi, entre autres, la grande abbaye du Val Trécor et la ville épiscopale de TrégueV groupée autour de ce monastère ; heureusement, avant l’arrivée des barbares l’évêque Gorennan put fuir emportant les ornements sacrés, les livres de son église, et le corps du grand saint Tudual (2).
Hasting ravagea aussi le pays de Dol. Prit-il cette ville? on l’ignore. Mais la terreur causée par son approche chassa de la cité doloise l’archevêque, qui s’enfuit hors.de Bretagne avec les reliques de saint Turiati. A cette incursion des Normands en ces parages se rattache aussi le curieux épisode, conté par Bili (3), d’un village nommé Kerri au pays d’Aleth, dont les habitants redoutant la visite des pirates s’étaient mis, du moins la moitié d’entre eux, sous la protection de saint Malo en lui offrant pour son culte des dons en argent, chacun selon ses moyens, — tandis que l’autre moitié des habitants s’en étaient dispensés disant : < Nôs maisons touchent les leurs; si saint Malo les sauve du pillage et de l’incendie, nous en serons préservés tout comme eux. » Mais quand les Normands firent leur razzia, pressés par le temps ils ne brûlèrent que la moitié des maisons, — celles où logeaient les avares qui n’avaient rien donné. Les autres ne souffrirent aucun dommage.
(1) « An. 882. Hludowicus vero rex Ligerem petiit, Normannos volens e regno suo ejicere atque Alstingum (Hasting) in amicitiam recipere : quod et fecit » [Annal. Vedast. dans Bouquet, Rec. des hist. de France VllI, p. 82). — « An. 882. Hastingus et complices illius Nortmanni, ex Ligeri egressi, maritimas partes petierunt » [Annal. Berlin, Ibid., p. 36). — <t An. 890. Alstingus cum suis Argova super Summam sedem sibi firmavit r> [Ann. Vedast. Ibid. p. 88). Argooa, village d'Argove ou Argeuve sur la Somme, selon l’abbé Lebeuf.
(2) « Barbarorum multitudo gentilium, Hastehinco duce piraticam exercens, Armoricam regionem in solitudinem pene redegit. Quam persecutionis rabiem pauci sacri altaris ministri evadentes, cum ecclesiasticis ornamentis sanctorumque reliquiis in Galliam secesserunt. Inter quos Gorennanus, qui Trecorensis ea tempestate prcesul habebatur, exulatus, ossa Tutguali secum asportavit. Quibus partim Landonicum castrum (Château-Landon), necnon et felicissimi capite patron! gloriatur Carnotum » (Fi7a 3» S. Tuduali, § 29, dans A. de la Borderie, Les trois Vies de S. Tudual, p. 41).
(3) Vita S. Machuti (alias Maclovii), auctore Bili, lib. 11, cap. 14 et 15, dans Bulletin de la Soc. archéol. d' Ille-et-Vilaine, XVI, p. 251-252.
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DANS LE PAYS d’ALETH ET DANS LE LÉON.
Quant à l’archevêque chassé de Dol , il s’appelait Jean ; sa fuite et l’exode de saint Turiau, étant dûs aux hostilités d’Hasting, sont forcément antérieurs à l’époque où ce pirate quitta la Loire et l’Ouest de la Gaule, c’est-à-dire à 882. Ce Jean est donc, selon toute apparence, le successeur de l’archevêque Main, mentionné ci-dessus (p. 271-272) qui siégeait en 870. Jean se dirigea en ligne droite vers l’Est et finit par arriver dans le pays de Madrie, bordé par] la| Seine et baigné par l’Eure. Sur la rive droite de cette dernière rivière il trouva une abbaye fondée vers la fin du VII^ siècle par saint Leufroi sous le patronage de la sainte Croix et en l’honneur du grand archevêque de Rouen, saint Ouën laquelle prit plus tard le nom de la Croix Saint-Leufroi (1). Les religieux de ce monastère accueillirent fort bien l’évêque breton fugitif et le saint corps dont il était porteur. Dans leur communauté ils admirent l’évêque qui bientôt en devint l’abbé ; ils mirent en belle place dans leur église le sarcophage de saint Turiau, qu’on y voyait encore au XVIR siècle. Après avoir fait là une assez longue station, le saint breton finit (un peu avant 918) par aller, en compagnie des corps de saint Leufroi et de saint Agofred son frère, chercher un asile plus assuré et un culte plus renommé, plus honorable, dans l’illustre abbaye parisienne de Saint-Germain des Prés (2).
En face de Roscoff et de Castel-Paul, les Normands au temps d’Hasting avaient fait de l’ile de Batz, pour surveiller la côte léonaise, un poste où ils se tenaient presque toujours et dont le moine Wrmonoc parle en ces termes, en 884 :
« Saint Paul Aurélien avait prédit que les Marcomans, c’est-à-dire les Normands, viendraient dévaster complètement cette île, y brûler et raser tous les édifices jusqu’au fondement. Nul n’ignore qu’il en a été ainsi. Depuis lors ces barbares y ont fait de fréquentes descentes ; aujourd'hui même ils continuent de
(1) Aujourd’hui com"« du de Gaillon, arrond. de Louviers (Eure), la Croix St-Leufroi est à 10 ou 11 kilom. N.-N.-E. d’Evreux. Selon le Gallia Chrisiiana (XI, 632 , 633), cette abbaye avait été fondée vers 692 par saint Leufroi, qui mourut le 22 juillet 738.
(2) Voici la preuve de ces faits , entièrement ignorés jusqu’à présent des historiens et des hagiographes bretons. La translation du corps de S. Turiau fuyant devant Hasting est attestée par un très ancien continuateur d’Aimoin (Histor. Francor., lib. V, cap. 41) qui dit : « Ea tempestate, Astingo cum Nortmannis usque sœviente, multa corpora sanctorum a propriis locis in Franciam delata sunt. Tune etiam corpus S. Leutfredi, una cum ossibus S. Agoffredi fratris sui, neenon S. Thuriani Dolensis archieprœsuUs , apud monasterium S. Germani in suburbio Parisiense translata sunt. » (Edit. 1567, p. 725-726, cf. Boil. Jul. III, p. 587). Ces corps saints ne furent transférés de la Croix Saint-Ouen (ou Croix Saint-Leufroi) à St-Germain des Prés que très peu de temps avant 918, comme le prouve un diplôme de Charles le Simple concernant leur culte, du 14 mars 918 {Rec. des hist. de Fr., IX, p. 536) ; mais il est vrai que les incursions d’Hasting avaient chassé hors de Bretagne longtemps auparavant , comme nous l’avons dit, le corps de S. Turiau. — D’autre part, une Vie latine de saint Leufroi, écrite vers la fin du IX» siècle, porte : « Sepultus vero est S. Leutfredus in ecclesia quam ipse in honorem beati Pauli apostoli fundaverat ; indeque nostris temporibns translatas est a Joanne, venerabili episcopo Dolensis eeclesiœ et abbate loci ipsius, in seniorem basilicam quœ ædiCcata est in honorem viviGcœ Crucis et S. Audoèni, præcipui confessons Christi » (Boll. Jun. V, p. 96-97, édit, de Paris, et dans l’édit. d’Anvers, t. IV). — Du Brenil et Hugues Ménard (dans son Martyrologe Bénédictin) déclarent avoir vu au XVII» siècle, dans l’abbaye de la Croix Saint Leufroi, le sépulcre de saint Turiau vide de ses reliques, depuis longtemps déposées à St-Germain des Prés en compagnie de celles de saint Leuhroi, comme l’atteste le continuateur d’Aimoin. 11 est donc certain que le corps de S. Turiau, quand il fut transféré à St-Germain des Prés, venait de la Croix Saint-Leufroi où il avait fait un séjour assez long, et où il n’avait pu être apporté que par Jean évêque de Dol qui devint abbé de la Croix Saint-Leufroi. Et puisque cette translation du corps de saint Turiau hors de Bretagne eut pour cause les ravages des Normands d’Hasting, comme l’atteste le continuateur d’Aimoin, elle ne peut être postérieure à 882.