MISSION RÉPARATRICE DE L’ÉVÊQUE FOUCHER
Mais Landramn, accablé par l’âge et les souffrances de l’exil, ne put, ce semble, mettre à profit la bonne volonté du prince. « Landramn (porte la Chronique de » Nantes), étant revenu à Nantes avec la charte de donation de Canabiac, trouva
> dans toutes les églises de son diocèse, en sa ville épiscopale et au dehors, de
> grands désastres à réparer issus de l’invasion normande. Il travailla comme » il put, en gémissant, à les atténuer. En chagrin et en tristesse il passa huit ans » dans l’église de Nantes, puis mourut et reçut la sépulture en la basilique des » saints Donatien et Rogatien en un tombeau de marbre, le jour des nones de » février (1). >
Son successeur Foulquier ou Foucher /FulcheriusJ eut un rôle plus actif, que la même Chronique nous fait assez bien connaître. Il était vertueux et savant (probus et sapiens). Il s’appliqua d’abord à restaurer sa cathédrale, dont les murs, en grande partie détruits par les Normands n’avaient pas encore été relevés et manquaient de couverture. Non seulement Foucher exécuta cette restauration ; mais, selon la Chronique, il aurait c étendu et amplifié les murs de l’édifice (2). » Qu’il ait reprit, modifié et agrandi l’église de saint Félix, cela n’est guère possible, d’autant qu’il était, nous dit-on, c très pauvre par suite des dévastations nor- » mandes, au point de pouvoir à peine trouver en tout son diocèce de quoi se » nourrir lui et ses clercs (3). > Il se borna donc forcément à réparer l’œuvre félicienne, en ajoutant au dehors quelques hâtiments affectés aux services ecclésiastiques, probablement au logement des prêtres chargés du service canonial — car à cette époque, on le sait, les chapitres vivaient en communauté ; c’est à quoi sans doute fait allusion la Chronique de Nantes.
La vallée de la Loire, naturellement si verte, si riante, si fertile, avait été livrée par les pirates à une destruction , une désolation des plus sauvages ; dans le voisinage do fleuve tous les bourgs, tous les villages étaient ruinés et sans un seul habitant (4). A relever ces ruines, à repeupler ce désert Foucher s’employa avec ardeur. Pour trouver de l’aide en cette tâche ardue, il s’adressa d’abord et ensuite et bien des fois à Alain, toujours il trouva près de lui bon accueil. On a conservé un diplôme solennel du roi, dont les termes sont très remarquables :
« Le vénérable évêque Foucher, dit-il, s’est présenté devant nous ; il nous a
> exposé, en les déplorant, les pertes subies par son église, la ruine du pays et de
> presque tout son diocèse (5) par suite des ravages des Normands, au point qu’il
> n’y peut trouver de ressources suffisantes pour restaurer les églises ni même
> pour sustenter son clergé. Il nous a supplié avec larmes de lui venir en aide et » de lui donner un monastère (abbatiolam) dépendant de l’église de Saint-André,
> situé sur la rivière d’Erdre, hors des murs de Nantes, entre ces murs et l’église » Saint-Donatien : monastère compris aujourd’hui dans notre domaine. — Emu
(1) Le 5 février 897, voir Chronic, Namnet. édit. Merlet, p. 72.
(2) « Maltum studuit parietes ecclesiæ principalis apostolorum Pétri et Pauli dirutos reficere, et eos longius extendere et amplificare, et summopere cooperire > {Id., ibid., p. 73).
(3) W., ibid.
(4) c Villœ etenim et vici vicini Ligeri totius suœ parrochiœ (i. e. diœcesis Fulcherii) devastati erant, ac etiam sine ullo habitatore » {Id., ibid., p. 73).
(5) « Deplorans remm ecclesiæ' 3aæ dispendia et pene totius patriæ suœ et episcopiœ suœ adnullationem... simnlque flebiliter ezspostulans nostræ pietatis ac patemitatis mlsericordiam d {Id., ibid., p. 76).
l’évêque FOUCHER fortifie NANTES.
jusqu’au fond du cœur de ses plaintes et de ses larmes, ne connaissant que » trop les besoins qu’il nous expose, de grand cœur nous accueillons et nous D exauçons sa demande (1). — En conséquence nous lui donnons, et à ses » successeurs, celle abbaye de Saint-André et l’église du même nom, avec tous » les biens qui en dépendent, tous les sujets, hommes et femmes demeurant sur » ces dépendances en quelque lieu qu’elles se trouvent, et entre autres avec le » domaine de Migron et tous ses appendices, sous la condition que le vénérable Y seigneur Foucher et tous ses successeurs se souviendront de nous dans leurs » prières et intercéderont près du Seigneur pour qu’il donne à noire royaume » force et puissance (2). y
Foucher ne se contenta pas de s’adresser au roi de Bretagne. Pour secourir ses ouailles, pour repeupler ce désert, pour vivifier ces campagnes dévastées et relever toutes ces ruines, pour accomplir cette résurrection du pays nantais, Foucher n’hésita pas à se faire mendiant, à aller quêter des secours, des aumônes chez tous les évêques et tous les comtes des territoires voisins, dont la plupart l’accueillirent très favorablement (3). 11 parvint ainsi à rappeler la vie, la prospérité dans son diocèse, il s’efforça de pourvoir à sa défense contre les invasions futures.
L’époque gallo-romaine avait donné à Nantes une enceinte murale fort bien construite et de belles dimensions (4). En 843, les Normands l’avaient forcée ou plutôt escaladée aisément parce qu’elle n’était pas défendue. En 850, Nominoê y avait pratiqué de grandes brèches que les Bretons relevèrent promptement, comme à Rennes, dès qu’ils furent maîtres incontestés du pays. Mais la double occupation de la cité nantaise par les Normands de 853 à 855 et de 886 à 888 avait dû ruiner cette enceinte sur la plus grande partie de son tracé, car ces païens, qui avaient pour citadelles leurs flottes et leurs camps retranchés, se plaisaient à détruire les murailles solidement construites, capables de devenir, bien défendues, un obstacle sérieux à leurs invasions. L’enceinte de Nantes depuis 888 était ruinée de façon à ne pouvoir plus rendre aucun service. La rétablir entièrement était une entreprise fort au-dessus des ressources de cette époque et en même temps inutile, car la nouvelle population de la cité, nécessairement très réduite, n’eût pas suffi à défendre cette grande enceinte. Foucher se borna donc très judicieusement à en construire une nouvelle, plus restreinte, autour de la cathédrale et que l’on appela le château (caslruml, où en cas d’attaque toute la population pourrait trouver un refuge solide, facile à occuper et à garder (5).
(1) « Cujus lacrimosam deplorationem intimo dolore compatientes, petitionemque ipsius audlentes, atque qaia bis eum satis indigei'e cognoscebamus benignisslme recipientes... » {Id., ibid.)
(2) t Ut, quum bujas nostræ donationis elemosinam per futura tempora successores ipsius recordati fuerint, iu suis precibus nos semper rememoremur, nostrumque regnum propriis eorum intercessionibus semper in Domino roboretur » {Chronic. Namnet. édit. Merlet, p. 76-77). — Le Migron, seigneurie au moyen-âge, ai^. village considérable de la paroisse de Frossai, airond. de Paimbeuf ( Loire-I nférieure) .
(3) « Sed ille (Fulcberius), validus et minime piger, fratribus suis vicinis episcopis ac etiam comitibus et proceribus vicinarum regionum de bac vastitate magnam qucrelam biciens, precatus est misericorditer precibus obnixis ut suœ inopiœ et suœ ecclesiœ subvenirent » (Id., ibid., p. 73-74).
(4) Voir notre tome !*«•, p. 86, note 4.
(5) « Fulcberius episcopus studuit ecclesiam suam reficere, magnificare, ac etiam castram muro factum circa eam componere, in quo clerici et laîci, ad tutamentum (si nécessitas fuerit) fugientes, se à Normannis defendere possent » (id., ibid., p. 78).
l'archevêque de dol louénan.
Ainsi, par les efforts du vaillant évêque Foucher, sous Tégide, avec le secours du roi Alain le Grand, la vie sociale, politique et religieuse fut ranimée, rétablie dans le pays Nantais.
Il en fut de même dans les autres régions de la Bretagne où les hordes païennes avaient porté leurs dévastations. — Quoique les chroniques nous aient laissé, en dehors de Nantes, bien peu de renseignements sur l’œuvre si intéressante du relèvement de la patrie bretonne, nous pouvons du moins au nom de Foucher associer celui de l’archevêque de Dol Louénan. Il encouragea autour de lui le culte des lettres : la deuxième Vie de saint Samson fut écrite sous son épiscopat , il excita l’auteur à célébrer en vers le grand pontife déjà célébré en prose , et en répondant à ce désir, cet auteur fait un grand éloge de Louénan, qu’il appelle « un prince affable, libéral, magnanime, protecteur de la paix, défenseur des 3) indigents, vénérable pasteur du siège de saint Samson (1). » Louénan donna à ce siège si bonne renommée que, de l’autre côté de la mer, un prince puissant, Edward (dit l’Ancien) roi d’Angleterre, lui écrivit pour solliciter la faveur d’être admis dans la fraternité des œuvres, des mérites et des prières de l’église de Dol (2).
Donc, dans les dix-sept dernières années du règne d’Alain (890 à 907) la Bretagne vit se produire comme une nouvelle floraison de sa prospérité et de sa puissance, — dernier répit avant les grands désastres qui allaient l’accabler.
Le zèle, l’habileté, le succès de l’évêque Foucher dans cette œuvre de régénération lui acquirent toute la confiance, toute la faveur du roi Alain le Grand, qui voulait toujours l’avoir près de lui à sa cour quand il avait à traiter quelque affaire sérieuse et surtout quelque cause importante à juger (3;. Grâce à cette faveur si justifiée, Foucher put entreprendre et mener à bien une réforme ou plutôt une revendication très légitime, dans laquelle avaient échoué ses prédécesseurs. Dès 846 à 850, nous l’avons vu plus haut (4), la passion anti-bretonne d’Actard évêque de Nantes avait poussé les Bretons établis entre la Loire et la Vilaine dans la presqu’île guérandaise, à rompre tout rapport avec lui, à se mettre sous la juridiction d’un évêque breton du nom de Gislard et, après la disparition de celui-ci en 851 , sous celle des évêques bretons de Vannes : Courantgen, Dilis, Kenmonoc (5). En vain, les successeurs d’Actard sur le siège de
(1) Voir notre tome p. 662 et 563.
(2) Edward TAncien régna de 900 à 924. Dans une lettre (dont nous parlerons au chapitre suivant), le prévôt du chapitre de Dol dit au roi Athestan (924-940) fils de cet Edward : « Manente adhuc stabiliiate nostrœ regionis, pater vester Edwardus per litteras se commendavit consortio fraternitatis Sancti Samsonis summi confessoris ac Leuenani archiepiscopi et clericorum ejus. » {Will. Malmesbir. Gesta regam Anglorum, édit. Th. Dulfus Hardy (1840), vol. I, p. 221). Les six mots de ce texte imprimés ci-dessus en italique montrent que la demande du roi Edward fut adressée à Louénan alors que la paix de la Bretagne était encore assurée , c’est-à-dire sous le règne d’Alain le Grand , de 900 à 907. Voilà donc un point certain pour fixer l’époque de Louénan ; mais le commencement de son épiscopat devait remonter à une époque passablement antérieure à l’an 900, et je serais porté à voir en lui le successeuç de cet archevêque Jean qui émigra avec le corps de saint Turiau devant les Normands d’Hasting, en 880-882 (ci-dessus p. 327).
(3) «( Ipse (Fulcherius) in curia ducis semper aderat, ipse omnia judicabat » {Chron, Namnet. édit. Merlet, p. 79).
(4) Sur la juridiction épiscopale plus ou moins régulière de Gislard et des évêques de Vannes dans la presqulle guérandaise entre la Loire et la Vilaine, voir ci-dessus p. 60-61, 79, 102-103.
(5) Sur Gislard et Courantgen voir les pages indiquées à la note préc^ente. Dilis est mentionné comme évêque dans le plou de Wenran (Guérande) en 870 (Cartuh de Redon, n® 234, p. 182), et Kenmonoc dans celui de Felkeriac (Fougerai) en 888, !•' août {Ibid,, n® 239, p. 187).
GUÉRANDE RENTRE SOUS L’aüTORITÉ DES ÉVÊQUES DE NANTES.
Nantes (Hermengar et Landramn) avaient protesté contre cette usurpation, ils n’avaient pas réussi à y mettre fin : le l*** août 888, une charte d’Alain comte de Bro-Weroc reconnaît encore la juridiction de Kenmonoc évêque de Vannes sur le plou de Felkeriac (auj. Fougerai). Landramn était alors réfugié à Angers, mais après son retour à Nantes en 889 il ne put faire cesser cette usurpation. Foucher sut faire comprendre à Alain le Grand le tort causé par cet état de choses à l’église de Nantes; et comptant sur son appui, il visita pontificalement toute la partie de son diocèse comprise entre la Loire et la Vilaine, consacrant de nouvelles églises et faisant toutes les fonctions de son ministère pastoral (1), sans que les évêques de Vannes osassent s’y opposer. La sympathie des Bretons devait aller, d’ailleurs, naturellement à ce prélat si dévoué à la Bretagne et à son chef. Foucher eut ainsi l’honneur de terminer à son avantage cette espèce de schisme qui avait trop duré.
La Chronique de Nantes fait de lui un grand éloge : elle vante le zèle, l’habileté dont il fit preuve en rétablissant toutes les églises de son diocèse, en pourvoyant à l’entretien de son clergé auquel il montra toujours une affection paternelle, en gouvernant avec vigilance tout son troupeau. Dans le conseil du roi de Bretagne il était homme d’état et politique habile, prudent, prévoyant, plein d’éloquence, de sagesse et d’un raisonnement profond (2). Ce grand évêque mourut presque en même temps qu’Alain le Grand ; en 908 il était remplacé par Isaias (3) ; on l’inhuma près de son prédécesseur dans la basilique de Saint- Donatien.
(1) « Ipse parochiam Namneticam prædecessoribus suis ablataro ausus est primus usque Vicenoniam invadere et ecclesias dedicare et ministerium épiscopale, nihil feritatem Bfittonum timens, facere, quia ab Alano amabatur, quamvis Veneteuses episcopi post mortem Gislardi eam invaserant » {Chronic. Namnet., éd. Merlet, p. 79).
(2) « Namque erat in consilio providus, in responsione callidus, et in omni verbo sapientiœ
ratiocinator magnus Vir venerandus in omnibus ædificiis suœ ecclesiœ restituendis viriliter agens,
in clericis nutriendis paterna dilectione intendens, pastorque bonus supra gregem suum vigilans » (W., ibid., p. 79-80).
(3) En 908, cet Isaias évêque de Nantes souscrivit une charte de Robert pour les chanoines de Marmoutier, voir Gallia Christiana XIV, col. 807.