CARACTÈRE DE SES DIPLOMES ET DE SA CHANCELLERIE
moins fastueux que Salomon , mais portant très haut le sentiment de son indépendance, de sa souveraineté, de sa royauté. Dans ses diplômes solennels, il imite de près les formules de la chancellerie carolingienne, auxquelles il mêle souvent de pieuses effusions ; son âme était pleine d*une foi religieuse forte et enthousiaste : a Nous croyons fermement, sans la moindre hésitation (dit-il), » que tous les actes de notre laborieuse vie terrestre ayant pour but d’honorer 3 Dieu et les saints, nous mériteront des récompenses éternelles, car l’Ecriture » dit : « Tous ceux qui m’honorent je les honorerai, et ceux qui me méprisent 3 je les mépriserai. » Aussi moi Alain, par la grâce de Dieu chef des Bretons, 3 sentant mon cœur et ma chair tressaillir de joie en pensant au Dieu vivant (1), 3 je veux acheter la gloire des saints par le dévouement de ma foi , la sincérité 3 de mon âme, par mon grand amour de Dieu, ma profonde vénération pour 3 les très glorieux princes Pierre et Paul, pour les bienheureux martyrs Donatien 3 et Rogatien. 3
L’ardeur et la puissance de sa foi sont d’ailleurs assez prouvées par son vœu avant la bataille de Questembert (ci-dessus p. 332). Joignons-y ce trait curieux, fourni par un hagiographe du X® siècle, très versé dans l’histoire de l’abbaye de Vertou. Au milieu du cloître de ce monastère s’élevait un if énorme, prodigieusement touffu, objet d’une vénération universelle. Le saint fondateur de cetle maison, marcheur, voyageur, missionnaire infatigable toujours itinérant, au retour de ses courses continuelles dans tous les coins de l’Europe, s’était avisé de planter là son bâton de pèlerin , qui y avait pris racine , s’était couvert de branches et de feuilles et était devenu un £^rbre immense. Quand des étrangers venaient visiter l’abbaye, ils avaient soin de vénérer le bâton de saint Martin. Le roi Alain le Grand ne se dispensait jamais de cette pieuse coutume, qu’il tenait, disait-il, de ses ancêtres. En entrant dans l’abbaye, son premier acte était d’aller s’agenouiller devant l’arbre antique et de faire à Dieu une prière en invoquant saint Martin (2).
Dans les titres qu’il arbore en ses diplômes solennels, ce prince ne le cède nullement à Salomon ; j’ai déjà mentionné ceux de duc et de roi. En parlant de sa propre personne, il s’intitule couramment « Notre Altesse, — Notre Élévation, — Notre Grandeur » (3) ; et encore : € Notre Piété et Notre Paternité 3 (4). Ailleurs, il est vrai, le sentiment chrétien l’emportant sur la fierté royale, il se nomme modestement « Notre Humilité » (5) ; mais tout à côté revient Nostra Celsitudo. — Toujours il nomme ses états « notre royaume [regnum nostruml ; 3 et jamais il ne reconnut au-dessus de lui aucun suzerain, comme l’avaient fait — nominalement,
(1) a Ideo ego Alanus, Brittonum gratia Dei dux, quia cor meum et caro mea exultaoerunt in Detim vivuiUf sanctorum gloriam cupiens mercari » etc. {ïd. ibid. p. 68-69).
(2) Quod rex Alanus facere consueverat, et morem hune avilis parentibus suis fuisse dicebat. » (Mirac. S. Martini Vertav. cap. 3, dans Mabillon, A. SS. O. S. B. Sœc. !<>, p. 375.)
(3) < Altitudo nostra, Celsitudo nostra, Magnitudo nostra » — dans D. Morice, Preuves I, 332, et dans Chron. Namn. éd. Merlet, p. 69.
(4) « Nostra Pietas ac Paternitas » (Chron. Namn. ibid. p. 75). — Salomon, en ce point plus modeste, s’intitulait simplement Clementia nostra (Cart. de Redon, n<> 240, p. 188 et Mansuetudo nostra (D. Morice, Preuves I, 314).
(5) « Humilitas nostra » (Chron. Namn. Ibid., p. 71).