‹ Histoire de Bretagne. Tome secondChapitre 269 sur 392 · ÉTAT DE LA BRETAGÎSIE DE 907 A · texte numérisé non relu

ÉTAT DE LA BRETAGÎSIE DE 907 A

De ce prince on ne sait rien de plus. Aucune circonstance connue ne le rattache à la famille d’Alain le Grand, dont au contraire le sépare sa qualité de comte de Cornouaille, car tout ce qu’on sait de cette dynastie comtale et de celle du Bro- Weroc, à laquelle appartenait Alain, les montre entièrement distinctes.

Il était utile d’.entrer dans ces détails, pour préciser, éclairer autant que possible la situation de la Bretagne après Alain le Grand.

La Chronique de Nantes et quelques autres plus anciennes dont elle parait s’inspirer, mettent ou semblent mettre la reprise des invasions normandes en Bretagne dès le lendemain de la mort de ce prince : « Alain le Grand étant mort,

les Normands qui, lui vivant, n’osaient pas même de loin regarder la Bretagne, » s’ébranlèrent de nouveau, et devant leur face la terre trembla (1). d Ce nouvel assaut des Normands contre la Bretagne suivit-il immédiatement la mort d’Alain? Il y a lieu d’en douter. A cette époque, les nouvelles ne voyageaient pas vite ; quand celle de cet événement fut parvenue aux pirates, il leur fallut quelque temps pour rassembler des forces et préparer une grosse expédition. D’autre part, selon la Chronique de Nantes, c’est sous l’épiscopat d’Adalard que la rage des Normands a commença à bouillonner, ]> et cet épiscopat ne put commencer luimême qu’après 912 (2). Aussi, à lire les chartes de Redon, la paix ne semble pas avoir été gravement troublée en Bretagne avant la fin de l’an 913. Jusque-là, les institutions du pays fonctionnent comme d’habitude : au sommet de la nation il y a un roi, Wrmaëlon, dont les comtes acceptent l’autorité (3) ; les comtes et les seigneurs ont des fidèles, des clients, qui vivent à leur service et sont couverts par leur protection (4) ; les machtierns continuent de régir patriarcalement les hommes de leurs pious (5). Tout ce monde, surtout les comtes, les nobles, les prêtres, continuent de faire, pour le salut de leurs âmes et de celles de leurs proches, de pieuses donations, sans que le nom ou la frayeur des Normands paraisse nulle part dans ces actes. — Passé 913, tout disparait ; plus de chartes, plus aucune manifestation de la vie sociale, — plus rien, — sauf la longue et larmoyante notice (dont nous parlerons plus loin), relatant l’exode des moines de Redon de 919 à 924...

En revanche une note de deux lignes, inscrite sur un livre de comput de

n’étant pas encore roi de Bretagne, cela les reporte à une époque antérieure à la mort d’Alain le Grand, c’est-à-dire à 907. M. Loth interprète ainsi le nom de ce prince : ael, sourcil, wrm, brun, Wrm-aêlon, aux sourcils bruns fChrestomathie bretonne, p. 105 et isl). D’après cela, la meilleure forme de ce nom est Wrmaëlon.

(1) Mortuo Alano cognomento Magno, Northmanni qui, quamdiu Alanus fortissimus princeps vixerat, nec a longe Britanniam respexerant, iterum commoti sunt, et contremuit terra a facie eorum » (Vêtus coll. ms. de reh. Britan. p. 171).

(2) t Postea vero (après Isaias) ordinatus est Adalardus, cqjus temporibus cœpit ebullire rabies Normannorum. » fChron. Namn. édit. Merlet, p. 80). Isaias, évêque en 908 (ci-dessus, p. 338, note 3), souscrivit encore, le 13 nov. 912, une charte de Saint-Martin de Tours (voir Mabille, Invasions normandes dans la Loire, Biblioth. de l’Ecole des Chartes, XXX, p. 453).

(3) Voir Cartul. de Redon, 276 et 279, p. 224 et 226, et ce que nous venons de dire un peu plus haut du roi Wrmaëlon.

(4) Ibid, no* 279, 278, 275, 276, pp. 226, 225, 223 ; voir en particulier le n® 274, p. 222, du 15 mars 913, qui montre bien l’étagement, le fonctionnement de la hiérarchie féodale, le comte de Vannes Rudait interpellant l’évêque Bili son vassal immédiat, pour qu’il réprime les fils de Treithian vassaux ou clients de l’évêque (in servitio episcopij et qu’il réponde des méfaits commis par eux au préjudice de l’abbaye de Redon ; voir ci-dessus p. 167.

(5) En 910, à St-Dolai : « Bemart princeps, testis ; et Godalen testis princeps de ilia plèbe Sancti Ælvodi (Ibid, n» 281, p. 228).

LES NORMANDS d’oHTOR ET DE HROALD EN BRETAGNE

Tabbaye de Landevenec écrit au commencement du XI® siècle, porte qu’en Tan 914 ce monastère fut détruit par les Normands (1). D’autre part la Chronique Anglo- Saxonne nous apprend qu’en 917 ou 918, une nombreuse flotte de pirates païens ayant à sa tête /deux chefs, Ohtor et Hroald, quitta, après l’avoir ravagée, la Bretagne armoricaine, traversa la Manche, entra dans la Saverne et alla ravager le pays de Galles (2). Voilà donc la grande bande piratique qui, sept ans après la mort d’Alain le Grand, renouvela contre la Bretagne un de ces assauts terribles qui avaient failli, de 878 à 888, entraîner sa ruine complète. De 907 à 914 (3), plus d’une fois sans doute des aventuriers normands, errant sur mer en enfants perdus avec quelques barques, avaient fait en Bretagne des descentes rapides, momentanées, suivies de quelques pillages qui avaient causé peu de mal, dont on s’était à peine aperçu. Mais ces descentes avaient révélé à leurs auteurs la situation intérieure de la Bretagne ; de retour en Scandinavie ils la firent connaître à leurs compatriotes, et cette connaissance les excita à pousser contre la Bretagne une grande expédition.

La mort d’Alain le Grand, nous l’avons vu, avait été suivie de querelles, de compétitions, de dissensions entre les comtes, ayant eu pour résultat non seulement d’enlever la royauté aux fils d’Alain, mais de laisser dans le pays des semences de discorde, des divisions profondes, qui n’avaient point tardé à fructifier. L’autorité du roi Wrmaëlon, respectée en apparence ou plutôt tolérée, n’imposait à personne ; pour l’imposer aux autres chefs il n’avait ni une supériorité notable de puissance territoriale, ni le prestige d’une habileté éprouvée ou d’une

(1) Dix feuillets seulement de ce livre existent encore, conservés à la Bibliothèque royale de Copenhague, fonds de Thott, in-fol. n^ 239. Le dernier feuillet est occupé par un tableau de comput se rapportant aux années 908 à 1005. En marge, Juste en face de Tannée dcgcgxiiii, est écrit :

« Eodem anno destr [uctum es/] monasterium sci [Winga] loei a Normannis. »

C’est Tillustre directeur de la Bibliothèque Nationale, M. Léopold Delisle, qui a découvert et publié le premier la note historique, si intéressante, relatant destruction de Tabbaye de Landevenec par les Normands en 914.

(2) « Anno dcgcgxviii... Hoc anno trausivit in insülam Britanniœ magnus navalis exercitus paganorum de partibus australibus ex Armorica (Lidwiciim), duosque comités cum lis, Ohtoriis et Hroaldus: *et circumuavigabant Orientem versus quousque ingressi sunt Sabrinœ ostium, atque devastarunt in Borealibus Walliis ubique juxta mare, quibus in locis commode possent » (Chronic. Saxonic. ou Anglo-Saxon, édit, et trad. d’Edm. Gibson, p. 104-105). — Florent de Worcester (Florentius Wigornensis), auteur du XII* siècle, écrit de son côté dans sa Chronique : « Pagani piratœ de provincia quœ Lydwiccum dicitur, ducibus cum duobus, Ohtero et Rhoaldo Angliam redeiint et, circum navigata West-Saxonia et Cornubia, Sabrinæ ostium ingrediuntur , nec mora, terras Septentrionalium Brittonum invadunt, et cuncta quæ circa fluminis ripam reperiunt, pene diripiunt )» fMonum. hist. Brit. p. 570). Florent, on le voit, copie ou plutôt traduit mot pour mot la Chronique Anglo-Saxonne, toutefois il met cet événement en 915 au lieu de 918 ; mais puisque cette chronique est la source, Toriginal de Florent, on doit préférer la date qu’elle donne, c’est-à-dire 918 ou peut-être 917, car dans certains manuscrits les dates retardent d'un an, et d’ailleurs si les Normands envahirent l’Angleterre en 918, ils avaient pu quitter la Bretagne vers la fin de 917.

(3) Dans cet intervalle, c’est-à-dire en 912, le roi Charles le Simple, par le tmité de Saint-Clair sur Epte, accorda à Rollon, chef des Normands de la Seine, la possession de la ville de Rouen et de quelques territoires alentour. Selon Dudon de Saint-Quentin, ces territoires étant alors incultes et désolés, Charles le Simple aurait en même temps donné à Rollon toute la Bretagne pour qu’il en tirât des subsistances : c Dédit rex illi duci (Rolloni) totam Britanniam, de qua posset vivere » (Dudonis De moribus et actis primorum Normanniœ ducum, lib. II, cap. 28, édit. Lair, 1865, p. 169). Nous ne nous arrêterons pas à discuter cette fable, car nous venons de voir, de 908 à 914 tout au moins, la Bretagne gouvernée par un roi souverain et indépendant, Wrmaëlon, qui n’avait nulle relation avec les Normands de la Seine. — Dans nos Eclaircissements nous consacrerons une note aux fables de Dudon sur les Bretons : fables qu’on a essayé, en notre siècle, de réhabiliter, mais sans succès.

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