CURIEUX INCIDENTS DE CETTE LUTTE
produit des ruches de Redon, présent avec lequel les bons moines espéraient naïvement capter la bienveillance de Tempereur. Ils se rendent eux et leur cire à la résidence du prince. En voyant dans la salle les visages bienveillants de quelques seigneurs bretons leurs compatriotes, ils prennent courage. Convoion s’avance devant le souverain, son présent à la main et veut renouveler sa requête. L’empereur le reconnaît, et sans le laisser ouvrir la bouche le fait jeter à la porte... Ce jour-là, il n’était guère débonnaire — Louis le Débonnaire ! (1).
Le pauvre abbé après cette double déconfiture revint très triste en Bretagne. Il y trouva des consolations. Malgré tant d’épreuves et tant de disgrâces, la nouvelle communauté prospérait. A la Saint-Martin 832, quatre mois à peine après le don de Ratuili, elle avait doublé le nombre de ses membres, et ce jour-là elle en recevait un treizième appelé Budworet, qui obtint la permission de faire à Rome un dévot pèlerinage avant de revenir s’enclore, avec tous ses biens, au monastère de Redon (2). En dépit des rebuffades de l’empereur, les encouragements continuent à venir de tous côtés ; si les Franks sont décidés à combattre par tous moyens le nouveau monastère, les Bretons semblent résolus à le soutenir de leur mieux.
Le bon tiern Ratuili vient d’abord visiter affectueusement les pauvres moines affligés et joindre à ses premiers dons de nouvelles libéralités. Son fils Catworet fait mieux : il prend à Redon l’habit monacal (3). Nombre de Bretons de tous rangs, jusqu’aux plus élevés, imitent ceux-ci Ratuili, ceux-là Catworet, quelquesuns même l’un et l’autre ; des prêtres renommés par leur science et leur vertu viennent à Redon se perfectionner dans la vie chrétienne. Les donations se multiplient, et en augmentant l’importance temporelle du monastère, elles attirent autour de lui, sur l’un et l’autre bord de la Vilaine, de nouveaux habitants de race bretonne, qui s’étendant de proche en proche assureront sur cette ligne d’une manière définitive la prépondérance de leur nation. — Tout en gardant extérieurement une certaine réserve commandée par son titre officiel de lieutenant de l’empereur, Nominoë n’en montre pas moins à ces moines, qui ne cessent de prier pour la Bretagne, toute sa sympathie — qui bientôt éclatera énergiquement au grand jour.
Vers la fin de l’année 832 ou le commencement de la suivante, un événement
(1) Condeloc, le sodas de Convoion, eut de plus à Tours une singulière aventure. Son abbé l'ayant envoyé vendre au marché la belle cire dont l’empereur n'avait pas voulu, voici que dans la foule qui couvre la place, une jeune hile rieuse, voyant Tair naïf et gauche du moine bretc^ et voulant s’en amuser, se jette sur lui tout à coup, lui fait mille politesses compromettantes, lui rappelant l’affection très vive qu’ils avaient eue (soi-disant) jadis l’un pour l’autre et s’efforçant de l’entraîner chez elle pour renouer les liens de cette amitié. Le pauvre Condeloc se débattait à grand peine contre l’enlèvement dont il était menacé, et l’on ne sait trop ce qui serait arrivé s’il ne fût survenu là quelques moines de Saint-Martin de Tours qui, connaissant la vertu sans macule du bon religieux, le tirèrent des mains de cette affronteuse, en infligeant à celle-ci une verte semonce, comme elle le méritait. Voir Gesta SS. Roton. I, cap. 10, édit. Mabill. p. 201 ; D. Morice Preuves 1, col. 240. Dans les des SS. de Redon (liv. II, ch. 3), Condeloc (dit aussi Condeluc) est appelé vir simplex et rectos ; Convoion lui donna la direction du jardin de l’abbaye dont il fit une merveille (perdnxit ad summumjt mais il eut de grands combats à livrer aux chenilles.
(2) a Ante missam S. Martini, jam congregatis XIl monachis, promiserunt ita ut nihil proprium ab eo die haberent, nec sœculo amplius servirent nisi per consilium et licentiam abbatis... Postea se Deo et illis se tradidit Budworet cum omnibus alodibus cœterisque rebus transi toriis quas tune habebat vel habiturus esset » etc. (D. Morice Preuves I, 268).
(3) Voir Gesta SS. Rot. I, 4, édit. MabiUon, p. 195-196 ; D. Morice Pr. I, 235-236.